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Sommes-nous réellement opposés au pouvoir ou voulons-nous simplement être à sa place ?

• Publié le 23 septembre 2026

Au Cameroun, une question revient régulièrement à l’approche des élections : pourquoi une opposition qui dénonce depuis des années la concentration du pouvoir peine-t-elle à construire durablement une alternative commune ?

La question mérite d’être posée autrement.

Sommes-nous réellement face à une opposition au système, ou parfois face à plusieurs acteurs qui souhaitent surtout devenir ceux qui contrôlent le système ?

Il ne s’agit pas d’attribuer une motivation unique à tous les opposants camerounais. Il s’agit plutôt d’observer les comportements politiques, les alliances, les programmes, les stratégies électorales et les rapports entre les différents partis.

Car s’opposer au gouvernement et vouloir gouverner ne sont pas exactement la même chose.

Une opposition nombreuse, mais fragmentée

Le système politique camerounais est caractérisé par la domination durable du RDPC et par une opposition composée de nombreux partis aux implantations et aux capacités très différentes. Le BTI 2026 décrit ainsi un système partisan dominé par le parti au pouvoir, entouré d’un ensemble fragmenté de partis d’opposition dont plusieurs disposent d’une implantation sociale ou institutionnelle limitée.

La composition actuelle de l’Assemblée nationale illustre cette fragmentation. Sur 180 députés, le RDPC en détient 152. Les autres sièges sont répartis entre notamment l’UNDP (7), le SDF (5), le PCRN (5), l’UDC (4), le FSNC (3), le MDR (2) et l’UMS (2).

Cette réalité pose une première question : une opposition peut-elle réellement constituer une alternative nationale lorsqu’elle reste politiquement et institutionnellement dispersée ?

Mais elle pose également une deuxième question, plus inconfortable : pourquoi cette dispersion persiste-t-elle ?

Le problème de l’unité : stratégique ou personnel ?

L’histoire récente fournit un laboratoire intéressant.
Avant la présidentielle de 2025, plusieurs initiatives ont tenté de rassembler les forces d’opposition autour d’une candidature commune. Le « groupe de Douala » avait notamment réuni plusieurs responsables politiques dans cette perspective. Pourtant, à l’approche du scrutin, les principaux acteurs n’ont pas réussi à maintenir une candidature unique.

Le résultat final est connu.

L’élection du 12 octobre 2025 comptait douze candidats. Les résultats officiels ont donné Paul Biya à 53,66 %, Issa Tchiroma à 35,19 %, Cabral Libii à 3,41 %, Bello Bouba Maigari à 2,45 % et les autres candidats à des scores inférieurs.

Ces chiffres ne permettent pas, à eux seuls, de conclure que tous les candidats auraient dû s’unir. Les programmes, les idéologies, les bases électorales et les stratégies pouvaient être différents.

Mais ils permettent de poser une question factuelle : qu’est-ce qui empêchait les différentes forces d’opposition de définir un minimum politique commun avant l’élection ?

Le débat public a souvent présenté cette difficulté comme un problème d’ego ou d’ambition personnelle. Certains analystes l’ont affirmé explicitement. Mais une enquête sérieuse doit distinguer cette interprétation des faits observables : plusieurs candidats ont effectivement maintenu leurs candidatures malgré les initiatives de coalition, mais leurs motivations individuelles ne peuvent pas être établies simplement à partir de ce comportement.

Quand l’ancien pouvoir devient opposition

Le parcours de plusieurs responsables politiques ajoute une autre dimension au problème.

Issa Tchiroma avait occupé des fonctions gouvernementales avant de devenir l’un des principaux candidats d’opposition en 2025. Bello Bouba Maigari avait également exercé des responsabilités gouvernementales. Maurice Kamto avait lui-même été ministre avant de rejoindre l’opposition.

Ce phénomène n’est pas exceptionnel en politique. Un ancien membre du pouvoir peut devenir un opposant et porter une nouvelle vision politique.
Mais il soulève une question légitime pour les citoyens :

Qu’est-ce qui change exactement lorsqu’un responsable passe du pouvoir à l’opposition ?

Son programme ?
Sa conception de la gouvernance ?
Ses pratiques politiques ?
Sa relation avec les institutions ?
Sa conception de la transparence ?
Ou simplement sa position dans le système ?

Le parcours politique antérieur ne disqualifie évidemment pas quelqu’un comme opposant. Mais il permet aux citoyens d’examiner la continuité entre les responsabilités exercées hier et les promesses formulées aujourd’hui.

Être contre le pouvoir ne suffit pas

Une opposition démocratique ne se définit pas uniquement par sa capacité à critiquer le gouvernement.

Elle doit également être capable de répondre à une série de questions concrètes :

Que ferait-elle différemment ?

Comment organiserait-elle les finances publiques ?
Comment renforcerait-elle l’indépendance des institutions ?
Comment gérerait-elle les forces de sécurité ?
Comment traiterait-elle la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ?
Comment réduirait-elle le chômage des jeunes ?
Comment améliorerait-elle les services publics ?
Comment garantirait-elle l’accès à l’information ?

Comment éviterait-elle que le pouvoir politique devienne à son tour un instrument de concentration des ressources et des opportunités ?

C’est ici que la distinction entre alternance et transformation devient importante.
L’alternance consiste à remplacer ceux qui gouvernent.
La transformation consiste à modifier les mécanismes par lesquels le pouvoir est exercé.
Les deux ne sont pas nécessairement synonymes.

Le véritable test : que se passe-t-il lorsqu’on obtient le pouvoir ?

C’est peut-être la question la plus importante.

Une opposition peut dénoncer l’autoritarisme, réclamer davantage de transparence et défendre la participation citoyenne. Mais une fois au pouvoir, sera-t-elle prête à accepter une opposition forte ?

Acceptera-t-elle les critiques des journalistes ?
Permettra-t-elle aux organisations de la société civile de contrôler son action ?
Publiera-t-elle régulièrement les données publiques ?
Protégera-t-elle les manifestations pacifiques de ses propres adversaires ?
Acceptera-t-elle de perdre une élection ?
Renoncera-t-elle à utiliser les institutions publiques pour affaiblir ses concurrents politiques ?

C’est probablement ici que l’on peut distinguer une véritable culture démocratique d’une simple compétition électorale.

La démocratie ne se mesure pas seulement à la manière dont on conquiert le pouvoir, mais aussi à la manière dont on accepte d’être contrôlé lorsqu’on l’a obtenu.

Mais l’opposition ne porte pas seule la responsabilité

Il serait toutefois incomplet de transformer cette enquête en accusation contre les partis d’opposition.

Le contexte institutionnel et politique compte également.

Avant la présidentielle de 2025, Crisis Group avait documenté des restrictions concernant certaines activités de l’opposition, notamment des réunions empêchées ou interrompues, ainsi que des coalitions politiques interdites. Le rapport relevait également une pratique de cooptation politique ayant concerné certains responsables aujourd’hui présents dans l’opposition.

En juin 2025, les autorités avaient notamment empêché Maurice Kamto d’organiser certaines réunions à Douala. Kamto avait ensuite tenté de se présenter sous l’étiquette d’une autre formation après que le MRC, qui avait boycotté certaines élections locales, ne remplissait pas les conditions permettant de présenter directement un candidat à la présidentielle.

La fragmentation de l’opposition ne peut donc pas être analysée indépendamment des contraintes institutionnelles, électorales et sécuritaires dans lesquelles les partis évoluent.

Une opposition peut être divisée par ses propres stratégies, mais elle peut aussi être affectée par les règles et contraintes de l’environnement politique. Les deux dimensions doivent être étudiées simultanément.

Et les citoyens dans tout cela ?

C’est peut-être le point le plus oublié.
Le débat politique camerounais est souvent présenté comme une confrontation entre « le pouvoir » et « l’opposition ».
Mais où sont les citoyens dans cette équation ?
Un citoyen ne devrait pas avoir à choisir uniquement entre :

« Celui qui est au pouvoir » et « Celui qui veut prendre sa place ».

Il devrait pouvoir comparer des programmes, examiner des résultats, interroger les candidats, vérifier leurs parcours, mesurer leurs engagements et demander des garanties institutionnelles.

La question fondamentale ne devrait donc pas être uniquement : « Qui doit remplacer le pouvoir actuel ? »
Elle devrait également être : « Quel type de pouvoir voulons-nous construire après l’alternance ? »

Sortir de la politique du remplacement

Le Cameroun pourrait ainsi avoir besoin d’un changement de vocabulaire politique.
Ne plus parler seulement de « prendre le pouvoir », mais de transformer l’exercice du pouvoir.
Ne plus demander uniquement aux opposants qui ils veulent remplacer, mais ce qu’ils veulent institutionnaliser.
Ne plus évaluer seulement leur capacité à remplir des meetings, mais leur capacité à construire des institutions.
Ne plus mesurer uniquement leur popularité, mais leur capacité à rendre des comptes.

Et surtout, ne pas demander aux citoyens de donner un pouvoir sans exiger en retour des mécanismes permettant de le contrôler.

L’expérience de la présidentielle de 2025 montre que la question de l’unité de l’opposition demeure centrale : malgré différentes initiatives de coalition, plusieurs candidatures ont finalement coexisté, tandis qu’Issa Tchiroma est arrivé deuxième avec 35,19 % des suffrages officiels.

Mais derrière cette fragmentation électorale se trouve une question beaucoup plus profonde.

Sommes-nous en train de construire une alternance de personnes ou une alternance de système ?
La première peut changer le nom du dirigeant.
La seconde cherche à changer les règles du jeu.
Et c’est peut-être à cette question que les partis politiques, le pouvoir, la société civile, les médias et surtout les citoyens camerounais devront répondre collectivement.

Car le véritable enjeu d’une démocratie n’est pas seulement de savoir qui gouverne. C’est de savoir comment celui qui gouverne peut être contrôlé par ceux au nom desquels il gouverne.

Kendjou Taka Gabriel Ludovic
Africtivist Citizen Lab Cameroon

Sources principales : International IDEA, Global State of Democracy – Cameroon, October 2025 ; BTI 2026, Cameroon Country Report ; Crisis Group, Preventing Unrest in the Run-up to Cameroon’s Presidential Poll ; Commission électorale / résultats rapportés par IFES ; Assemblée nationale du Cameroun ; AfricTivistes/DW pour les dynamiques de coalition.