Par Kendjou Taka Gabriel Ludovic
Analyse pour Africtivist Citizen Lab Cameroon
Il existe une forme de silence qui n’est pas l’absence de colère. C’est la conviction que la colère ne servira à rien. On peut continuer à discuter de politique, à commenter les décisions publiques, à se plaindre du coût de la vie, de la corruption, du chômage ou de l’injustice, tout en ayant progressivement cessé de croire que sa propre action peut produire un changement. C’est ce sentiment que l’on peut appeler l’impuissance politique : non pas l’absence d’opinion, mais la conviction que l’on n’a plus de prise sur le système.
Au Cameroun, cette question mérite d’être posée avec sérieux. Car lorsqu’une population cesse de croire qu’elle peut influencer les décisions, le problème ne concerne plus seulement la participation citoyenne. Il touche à la légitimité des institutions, à la confiance collective et, à terme, à la stabilité démocratique.
Les signes ne sont pas toujours spectaculaires. Ils peuvent prendre la forme d’un jeune qui ne s’inscrit plus sur les listes électorales, d’un citoyen qui renonce à déposer une plainte, d’un journaliste qui évite certains sujets, d’une association qui réduit ses activités publiques, ou simplement d’un citoyen qui dit : « À quoi bon ? » C’est précisément ce « à quoi bon ? » qu’il faut prendre au sérieux.
Comment fabrique-t-on l’impuissance politique ?
L’impuissance ne naît généralement pas d’un seul événement. Elle se construit progressivement lorsque plusieurs expériences produisent le même apprentissage : « ma participation ne change rien ».
La première étape est l’écart entre les problèmes vécus et les réponses institutionnelles. Un citoyen peut constater une difficulté dans son quartier, écrire à une administration, participer à une consultation ou interpeller un élu. Si aucune réponse ne vient, il peut recommencer. Si le silence persiste, il apprend quelque chose : son action semble sans conséquence.
À l’échelle individuelle, cela paraît insignifiant. À l’échelle d’une société, l’accumulation de ces expériences devient politiquement importante.
La deuxième étape est l’opacité. Lorsqu’une décision publique est difficile à comprendre, lorsque les données sont insuffisantes ou lorsqu’un citoyen apprend une décision seulement après son adoption, il lui devient difficile de participer autrement que comme spectateur. Or, on ne peut pas demander aux citoyens de contrôler ce qu’ils ne peuvent pas observer.
Le problème est particulièrement important dans la gestion des ressources publiques et naturelles. Les débats autour de l’or, du pétrole ou du gaz au Cameroun illustrent l’importance de disposer de données accessibles, régulières et compréhensibles. Dans le secteur extractif, les écarts entre certaines données nationales et celles déclarées par les partenaires commerciaux ont précisément alimenté des interrogations sur la transparence et la traçabilité des ressources.
La troisième étape est la répétition. Une élection arrive. Les citoyens votent. Une controverse survient. Des contestations sont formulées. Des décisions institutionnelles sont prises. Puis la vie reprend. Lorsque le citoyen a le sentiment que le résultat de son implication ne modifie jamais la trajectoire collective, il peut progressivement abandonner l’idée même de participer.
Ce mécanisme est dangereux parce qu’il transforme une déception ponctuelle en comportement durable.
L’élection de 2025 : le paradoxe de la participation
L’élection présidentielle camerounaise du 12 octobre 2025 permet d’observer ce paradoxe. Selon les données électorales disponibles, 8 082 692 personnes étaient inscrites et 4 668 446 ont voté, soit un taux de participation de 57,76 %.
Ces chiffres montrent que la majorité des électeurs inscrits ont participé. Il serait donc incorrect de conclure à une disparition de l’engagement citoyen. Mais la participation électorale ne suffit pas à mesurer la confiance démocratique.
Dans la période précédant le scrutin, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme avait exprimé son inquiétude face aux restrictions croissantes de l’espace civique et démocratique au Cameroun. Après l’élection, des manifestations et des tensions ont été rapportées, tandis que des restrictions de connectivité Internet ont affecté la circulation de l’information et la couverture des événements.
La question fondamentale devient alors : que fait un citoyen lorsqu’il estime que les mécanismes institutionnels existants ne lui permettent plus de faire entendre efficacement sa voix ?
Il peut se retirer. Il peut se radicaliser. Il peut chercher des espaces alternatifs. Ou il peut rejoindre une mobilisation collective.
C’est ici que le sentiment d’impuissance devient politiquement dangereux.
Quand « à quoi bon ? » remplace « que pouvons-nous faire ? »
Une démocratie ne disparaît pas nécessairement lorsque les citoyens cessent de parler. Elle peut également s’affaiblir lorsque les citoyens cessent de croire que parler sert à quelque chose. C’est une distinction fondamentale.
Le citoyen désengagé ne constitue pas nécessairement une personne apolitique. Il peut être extrêmement politisé dans ses conversations privées, sur WhatsApp, Facebook, TikTok ou dans les discussions familiales. Mais il ne croit plus aux mécanismes formels.
Cette situation peut créer un déplacement de la participation : de l’institution vers le numérique, du débat vers la dénonciation, de l’organisation structurée vers la mobilisation spontanée.
Les réseaux sociaux peuvent alors devenir simultanément un espace de libération et de manipulation. Ils permettent à des citoyens de contourner certaines barrières traditionnelles d’accès à la parole publique. Mais ils peuvent également amplifier les rumeurs, la polarisation et les récits de désespoir.
C’est pourquoi le numérique ne doit pas être considéré automatiquement comme la solution à l’impuissance politique. Il peut aussi devenir sa caisse de résonance.
Le danger de la résignation collective
Le sentiment d’impuissance produit trois effets particulièrement préoccupants.
Le premier est le retrait : « Je ne vote plus. Je ne participe plus. Je ne m’occupe plus de politique. Cela ne changera rien. »
Le deuxième est la délégation totale. Le citoyen abandonne son pouvoir à d’autres : dirigeants, influenceurs, leaders religieux, militants ou communautés numériques. Il ne cherche plus à vérifier, comprendre et agir ; il attend qu’on lui dise quoi penser et quoi faire.
Le troisième est la colère sans stratégie. Lorsque l’impuissance s’accumule suffisamment longtemps, elle peut produire l’explosion inverse : une mobilisation soudaine, très émotionnelle, mais sans mécanisme clair de négociation ou de transformation institutionnelle.
L’histoire politique montre pourtant qu’une colère sans organisation peut produire beaucoup de bruit sans nécessairement produire du changement durable.
Le cas particulier des jeunes
La question est encore plus importante pour les jeunes. Le Cameroun est une société jeune, mais l’accès des jeunes aux espaces réels de décision reste un problème central.
Le paradoxe est saisissant : on demande aux jeunes d’être l’avenir du pays alors qu’ils veulent également être considérés comme des acteurs du présent. Cette contradiction nourrit une frustration particulière.
Un jeune peut être très compétent dans le numérique, l’entrepreneuriat, l’agriculture, le climat ou l’innovation et pourtant ne disposer d’aucun canal institutionnel lui permettant de transformer cette compétence en influence politique.
On lui demande de participer, mais rarement de décider. On lui demande de proposer, mais moins souvent de gérer. On l’invite à des forums, mais ses recommandations ne sont pas toujours suivies d’un mécanisme permettant de savoir ce qui a été retenu.
À terme, la consultation permanente sans pouvoir réel peut elle-même devenir une source de désillusion.
Comment sortir de l’impuissance ?
La première réponse est presque contre-intuitive : il faut redonner au citoyen des preuves que son action peut produire un résultat. Pas seulement des discours, mais des résultats visibles.
Si une communauté signale un problème et qu’une administration répond, il faut rendre cette réponse publique. Si des jeunes formulent une proposition, il faut pouvoir suivre son parcours : reçue, étudiée, acceptée, rejetée ou mise en œuvre. Si une politique publique est annoncée, les citoyens doivent pouvoir suivre les indicateurs permettant de mesurer son exécution.
C’est ici que la civic tech peut jouer un rôle important.
Transformer la plainte en donnée
Un citoyen qui dit « la route de mon quartier est impraticable » produit une plainte. Une plateforme qui collecte plusieurs centaines de signalements géolocalisés, les vérifie, les classe et les transmet aux autorités produit une donnée citoyenne.
La différence est considérable. La plainte peut être ignorée. La donnée documentée peut être comparée, cartographiée, suivie et utilisée dans un plaidoyer.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le travail de suivi-évaluation et de civic tech est essentiel : il transforme l’indignation en information exploitable.
Mais il faut aller plus loin. La donnée doit revenir au citoyen. Celui qui signale un problème doit pouvoir savoir ce qui est arrivé à son signalement. Sinon, même la plateforme participative peut reproduire l’impuissance qu’elle prétend combattre.
Il faut reconstruire une chaîne de confiance
Pour sortir de l’impuissance politique, il faut reconstruire une chaîne simple : information → participation → responsabilité → résultat → confiance.
Sans information, le citoyen ne comprend pas. Sans possibilité de participer, il ne peut pas influencer. Sans responsabilité institutionnelle, sa participation reste symbolique. Sans résultat visible, il finit par abandonner. Et sans participation durable, la confiance disparaît.
C’est pourquoi la démocratie ne peut pas être réduite au jour du scrutin. Elle doit être vécue entre deux élections.
Ce que peuvent faire les organisations citoyennes
Les organisations de la société civile ont également une responsabilité. Il ne suffit plus de dénoncer. Il faut documenter. Il ne suffit plus de mobiliser. Il faut organiser. Il ne suffit plus de produire des rapports. Il faut créer des mécanismes permettant aux citoyens de suivre ce qui change.
Et surtout, il faut éviter de parler à la place des communautés. Les citoyens doivent être capables de documenter eux-mêmes leurs problèmes, de comprendre leurs droits, d’utiliser les outils numériques, d’interpeller les institutions et de mesurer les réponses obtenues.
C’est là que l’éducation civique retrouve toute son importance.
La sortie de l’impuissance ne passe pas nécessairement par la rue
Dans un contexte où les manifestations peuvent devenir dangereuses et où l’espace civique est soumis à des restrictions, il serait irresponsable de présenter la rue comme l’unique forme d’action citoyenne.
La mobilisation peut aussi se construire dans les communautés, dans les médias, dans les espaces numériques, dans les associations, dans les universités, dans les mécanismes de plainte, dans le suivi budgétaire, dans le journalisme d’investigation, dans le plaidoyer juridique et dans la participation locale.
Le défi est précisément de construire des formes d’engagement qui soient efficaces, documentées, pacifiques et soutenables.
Les restrictions de l’espace civique signalées par les Nations unies avant l’élection de 2025 montrent pourquoi cette réflexion est devenue urgente.
Une démocratie a besoin de citoyens qui croient encore à leur pouvoir
Le véritable danger du sentiment d’impuissance n’est donc pas seulement que les citoyens deviennent silencieux. C’est qu’ils finissent par considérer leur silence comme la seule stratégie raisonnable.
Une société dans laquelle les citoyens ne croient plus pouvoir changer les choses devient vulnérable à deux extrêmes : la résignation permanente ou l’explosion brutale.
Entre les deux existe pourtant un troisième chemin : reconstruire progressivement la capacité d’agir.
Cela commence par une information accessible. Cela continue par une participation réelle. Cela exige des institutions capables de répondre. Et cela nécessite que les citoyens puissent constater les effets de leur engagement.
Au Cameroun, la question démocratique des prochaines années ne sera donc pas seulement : « Qui gouverne ? »
Elle sera aussi : « Les citoyens croient-ils encore qu’ils peuvent influencer la manière dont ils sont gouvernés ? »
Si la réponse devient massivement « non », le problème sera beaucoup plus profond qu’une crise électorale ou institutionnelle. Ce sera une crise de capacité collective à croire au changement.
Et une démocratie qui veut survivre doit commencer par rendre à ses citoyens une chose essentielle : la preuve qu’ils ne sont pas impuissants.

