Sur Facebook, TikTok, Instagram ou YouTube, une personne peut publier une vidéo le matin et voir des milliers de personnes reprendre son avis quelques heures plus tard. Elle peut commenter une décision publique, recommander un produit, dénoncer une injustice, expliquer une situation politique ou simplement raconter son expérience personnelle. Dans les commentaires, certains l’appellent déjà « notre voix », « notre porte-parole », voire « notre leader ». Pourtant, personne ne l’a élue. Elle ne détient aucun mandat. Alors, comment une personne ordinaire peut-elle acquérir une telle capacité d’influence ?
La réponse se trouve d’abord dans une transformation profonde de notre manière d’accorder de la confiance. Pendant longtemps, l’autorité était principalement associée à une fonction : le maire, le député, l’enseignant, le chef traditionnel, le responsable religieux, le journaliste ou le fonctionnaire disposaient d’une légitimité liée à leur position. Avec les réseaux sociaux, une autre forme de légitimité s’est développée. Elle ne vient pas nécessairement d’une institution, mais de la visibilité, de la proximité et de la capacité à capter l’attention.
La visibilité est devenu une forme de pouvoir
L’influenceur n’est pas seulement quelqu’un qui possède beaucoup d’abonnés. Son véritable pouvoir réside dans sa capacité à orienter l’attention d’un public. Il choisit ce qui mérite d’être regardé, commenté, partagé ou discuté. Dans un environnement numérique où l’information est abondante, celui qui parvient à émerger dans le flux devient progressivement un intermédiaire entre les événements et son audience.
C’est ici que la notion de pouvoir social devient intéressante. Le sociologue Pierre Bourdieu nous rappelle que le pouvoir ne dépend pas uniquement de la possession d’une fonction officielle. Il peut aussi provenir de différents capitaux : économique, culturel, social ou symbolique. Le capital symbolique correspond, en termes simples, à la reconnaissance dont bénéficie une personne. Sur les réseaux sociaux, cette reconnaissance peut se mesurer en abonnés, en vues, en commentaires, en partages, mais aussi en réputation.
Un créateur de contenu qui rassemble une communauté importante accumule ainsi une ressource qui peut être convertie en influence. Lorsqu’il recommande un restaurant, une formation, une marque ou une initiative citoyenne, son audience peut agir en conséquence. Lorsqu’il prend position sur un problème social, sa publication peut contribuer à imposer le sujet dans les conversations publiques. La visibilité devient alors une forme de capital.
Le phénomène est particulièrement intéressant chez les jeunes. Beaucoup ne consultent plus uniquement les médias traditionnels ou les institutions pour comprendre ce qui se passe autour d’eux. Ils passent par des créateurs de contenu qui parlent leur langage, utilisent leurs codes et donnent parfois l’impression de vivre les mêmes réalités qu’eux. La proximité devient alors un élément essentiel de la crédibilité.
Cette transformation ne signifie pas que les influenceurs ont remplacé les institutions. Elle montre plutôt que les sources de légitimité se sont multipliées. Une personne peut ne disposer d’aucune fonction officielle et pourtant avoir une capacité considérable à orienter les comportements, les conversations et même certaines représentations collectives.
Au-delà des contenus, nous suivons des personnes
Il y a cependant quelque chose de plus profond que le simple nombre d’abonnés : la relation qui se construit entre le créateur et son audience.
Sur les réseaux sociaux, l’influenceur partage parfois son quotidien, ses réussites, ses difficultés, ses opinions et ses émotions. Cette exposition crée une impression de proximité. Le public a le sentiment de connaître la personne, parfois davantage qu’un responsable institutionnel qu’il ne rencontre jamais directement.
Cette relation peut produire ce que les chercheurs appellent une relation parasociale : une relation dans laquelle un individu éprouve un sentiment de familiarité ou de proximité avec une personnalité médiatique, alors que la relation n’est pas réellement réciproque. Lorsque l’influenceur dit « mes frères », « ma communauté », « nous », il ne parle plus seulement à une audience abstraite. Il construit symboliquement un groupe.
C’est précisément cette dimension qui peut transformer un créateur de contenu en autorité sociale. Ses abonnés ne suivent plus seulement ses publications ; ils peuvent lui accorder une confiance qui dépasse son domaine initial de compétence.
Un influenceur spécialisé dans la mode peut progressivement être sollicité pour parler d’éducation. Un humoriste peut commenter une réforme institutionnelle. Un sportif peut devenir une référence sur la nutrition. Un créateur de contenu spécialisé dans le divertissement peut être appelé à prendre position sur une crise sociale. Rien ne garantit pourtant que son expertise corresponde au sujet abordé.
Le problème n’est donc pas qu’un influenceur parle de politique, de société ou de citoyenneté. Dans une démocratie, chacun doit pouvoir prendre la parole. Le véritable enjeu apparaît lorsque la visibilité est confondue avec la compétence et que la popularité est confondue avec la vérité.
Un million de vues ne transforme pas une opinion en fait. Un grand nombre d’abonnés ne constitue pas un diplôme. Une communauté numérique ne donne pas automatiquement un mandat pour parler au nom de tous.
Pourtant, les mécanismes des plateformes favorisent souvent les contenus qui provoquent des réactions fortes. Une affirmation simple, émotionnelle ou spectaculaire peut circuler beaucoup plus rapidement qu’une explication nuancée. Celui qui maîtrise ces codes peut donc acquérir une influence considérable, parfois sans même avoir l’intention de devenir une « autorité ».
Le nouveau problème : qui contrôle ceux qui influencent ?
L’autorité institutionnelle possède normalement des mécanismes de contrôle. Un élu peut être sanctionné politiquement par les électeurs. Un fonctionnaire répond à une hiérarchie. Un journaliste professionnel est soumis à des règles déontologiques et peut faire l’objet de procédures internes ou professionnelles. Les mécanismes varient selon les institutions, mais une idée demeure : l’autorité s’accompagne généralement d’une forme de responsabilité.
L’influence numérique est plus difficile à encadrer car l’influenceur peut modifier son contenu, supprimer une publication ou changer de position. Son audience peut le critiquer ou se désabonner, mais ces mécanismes ne fonctionnent pas comme un véritable système de reddition de comptes. La responsabilité repose largement sur la communauté elle-même, alors que celle-ci ne dispose pas toujours des outils nécessaires pour vérifier ce qu’elle reçoit.
Cette situation devient particulièrement sensible lorsque les influenceurs interviennent dans l’espace civique. Une vidéo trompeuse sur une élection, une fausse information concernant une institution publique ou une accusation non vérifiée contre une personne peuvent atteindre rapidement des milliers de citoyens. Dans un environnement où la désinformation et les contenus générés ou manipulés par l’intelligence artificielle deviennent plus sophistiqués, la capacité à vérifier une information devient une compétence citoyenne essentielle.
Le Cameroun n’échappe évidemment pas à cette transformation. Les réseaux sociaux constituent désormais des espaces importants de discussion, de mobilisation, de commerce et d’expression citoyenne. Ils permettent à des voix longtemps peu audibles de trouver une audience. Une personne vivant loin des centres institutionnels peut raconter son expérience, documenter une difficulté locale et attirer l’attention sur un problème ignoré.
C’est l’une des grandes promesses de l’espace numérique : réduire certaines barrières d’accès à la parole publique. Mais cette démocratisation de la parole produit également un paradoxe. Plus chacun peut parler, plus il devient difficile de déterminer à qui faire confiance. L’enjeu démocratique n’est donc plus seulement de donner la parole. Il consiste également à développer la capacité collective à écouter, vérifier, contextualiser et contredire.
De l’influence à la responsabilité citoyenne
Il serait pourtant injuste de présenter les influenceurs uniquement comme un problème. Certains jouent un rôle utile dans la sensibilisation à la santé, à l’environnement, à l’éducation, à l’entrepreneuriat ou aux droits humains. Ils peuvent rendre accessibles des sujets complexes, mobiliser rapidement une communauté et donner de la visibilité à des causes qui seraient autrement restées marginales.
Le véritable enjeu est de faire évoluer notre conception de l’influence. Être suivi par des milliers de personnes ne devrait pas seulement être considéré comme un privilège social ou une opportunité commerciale. C’est aussi une responsabilité.
Pour les influenceurs, cela suppose de reconnaître les limites de leur expertise, de vérifier les informations avant de les diffuser et de distinguer clairement opinion, témoignage et fait établi. Lorsqu’une information n’est pas vérifiée, le dire ne diminue pas nécessairement la crédibilité ; au contraire, cela peut contribuer à construire une relation plus saine avec l’audience.
Pour les citoyens, le défi est différent. Nous devons apprendre à ne pas déléguer notre jugement à ceux qui possèdent la plus grande visibilité. Suivre quelqu’un ne signifie pas être obligé de croire tout ce qu’il dit. Admirer un créateur ne devrait jamais empêcher de vérifier une information, de poser une question ou de changer d’avis.
C’est ici que l’éducation aux médias et à l’information s’avère essentielle. Elle ne consiste pas simplement à apprendre à utiliser Facebook ou TikTok. Elle consiste à comprendre comment une information est produite, pourquoi certains contenus deviennent viraux, comment reconnaître une manipulation, identifier une source et confronter plusieurs versions d’un même événement.
La société civile a également un rôle à jouer. Les organisations citoyennes peuvent utiliser les réseaux sociaux non seulement pour communiquer, mais aussi pour développer des espaces de vérification, de dialogue et de formation. Les campagnes numériques peuvent mobiliser, mais elles peuvent également apprendre aux citoyens à exercer leur esprit critique.
Les institutions, quant à elles, gagneraient à comprendre que l’autorité ne se protège plus uniquement par la communication officielle. Dans un environnement numérique, le silence institutionnel laisse souvent la place à d’autres interprétations. Une institution qui veut être crédible doit pouvoir expliquer ses décisions, répondre aux préoccupations des citoyens et dialoguer avec les communautés qui se construisent en ligne.
La question démocratique n’est donc pas de savoir s’il faut empêcher les influenceurs de devenir des autorités. Il serait impossible, et probablement peu souhaitable, de contrôler toutes les formes de reconnaissance sociale qui émergent dans l’espace numérique. Il faut plutôt apprendre à distinguer l’influence de la compétence, la popularité de la légitimité et la viralité de la vérité.
Car une démocratie vivante ne se résume pas à permettre à chacun de parler. Elle suppose aussi des citoyens capables de choisir ce qu’ils croient, de questionner ceux qu’ils suivent et de demander des comptes à ceux qui exercent une influence sur la vie collective.
À mesure que les réseaux sociaux prennent une place croissante dans la formation de nos opinions au Cameroun, comment pouvons-nous construire une culture citoyenne capable de reconnaître l’influence numérique sans lui abandonner notre capacité de jugement ?
Par KASSI Roland, pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun

