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Pourquoi l’autorité nous rassure-t-elle autant ?

• Publié le 5 octobre 2026

Au Cameroun, certaines phrases résument à elles seules notre rapport à l’autorité : « C’est ton aîné », « respecte le chef », « le patron a parlé », « laisse, c’est une affaire des grands ». Elles peuvent être prononcées à la maison, dans une salle de classe, au bureau, dans une chefferie, une association ou même dans un groupe WhatsApp. Leur point commun est simple : elles rappellent à chacun la place qu’il est censé occuper.

Dans notre quotidien, l’autorité ne se présente donc pas uniquement sous la forme d’un décret, d’un uniforme ou d’un titre officiel. Elle se trouve aussi dans l’âge, le statut social, le diplôme, la fonction, l’expérience, la réputation ou la capacité à mobiliser des ressources. Nous apprenons très tôt à reconnaître ceux qui peuvent décider, ceux qu’il faut écouter et ceux qu’il vaut mieux éviter de contredire.

Mais pourquoi cette hiérarchie nous rassure-t-elle autant ? Pourquoi sommes-nous parfois plus à l’aise lorsqu’une personne « au-dessus » de nous prend la décision à notre place ?

Je pense que l’autorité ne produit pas seulement de l’obéissance. Elle produit aussi de la sécurité. Dans une société traversée par l’incertitude, savoir qui décide, qui parle en dernier et à qui s’adresser peut donner l’impression que le monde est mieux ordonné. Le problème commence lorsque cette recherche de sécurité transforme le respect en silence et l’autorité en vérité automatique.

Au Cameroun, on apprend d’abord à respecter avant d’apprendre à questionner

Le rapport à l’autorité commence bien avant l’entrée dans la vie professionnelle ou citoyenne.  Dans de nombreux foyers camerounais, l’enfant apprend à respecter ses parents, ses grands-parents et les personnes plus âgées. L’expression « le respect des aînés » n’est pas une abstraction : elle structure concrètement les relations quotidiennes. Un enfant qui répond à un adulte peut être immédiatement rappelé à l’ordre. Dans certaines familles, une décision du père, de la mère ou d’un membre plus âgé de la famille ne se discute pas devant tout le monde.

Cette transmission a une fonction sociale. Elle permet de fixer des limites, de transmettre des valeurs et d’organiser les relations entre générations. Il serait donc simpliste de présenter toute forme d’autorité familiale comme une domination. La difficulté apparaît lorsque l’âge devient automatiquement synonyme de raison.

Être plus âgé signifie avoir davantage d’expérience sur certaines choses. Cela ne signifie pas nécessairement avoir raison sur toutes les autres. Pourtant, au Cameroun comme ailleurs, le jeune peut être placé dans une position où questionner un aîné est immédiatement interprété comme de l’insolence.

Cette logique se prolonge parfois à l’école et à l’université. L’enseignant détient le savoir, l’élève écoute. Le professeur parle, l’étudiant prend des notes. Cette relation est nécessaire à la transmission des connaissances, mais elle peut devenir problématique si elle enseigne implicitement qu’un bon apprenant est celui qui ne questionne jamais.

Or poser une question n’est pas manquer de respect. Un étudiant qui demande pourquoi une théorie est contestée ne défie pas nécessairement son professeur. Il exerce son intelligence et un jeune qui demande pourquoi une décision administrative a été prise ne rejette pas nécessairement l’institution puisqu’il cherche à comprendre. Cette nuance est importante pour construire une culture citoyenne : l’autorité peut être respectée sans devenir incontestable.

De la famille à l’administration : quand le statut parle avant la personne

Notre rapport à l’autorité se retrouve également dans les relations avec les institutions. Dans une administration camerounaise, le titre ou la fonction peuvent fortement influencer la manière dont une personne est perçue. Le directeur, le chef de service, le préfet, le maire ou le responsable d’une structure ne sont pas seulement identifiés par leurs actes ; leur position leur confère une autorité préalable.

Cette hiérarchie est nécessaire au fonctionnement des organisations. Une institution a besoin de responsabilités clairement définies. Mais dans la pratique, il peut exister et il en existe d’ailleurs une confusion entre avoir le pouvoir de décider et avoir nécessairement raison. C’est cette confusion qui mérite d’être interrogée car lorsqu’un citoyen rencontre une difficulté administrative, il peut chercher « quelqu’un qui connaît quelqu’un » plutôt que de se demander quelle procédure officielle permet de résoudre le problème. Le recours à l’interconnaissance n’est pas uniquement une question de favoritisme : dans certaines situations, il constitue aussi une stratégie permettant de naviguer dans un système perçu comme complexe.

Mais cette pratique révèle quelque chose de plus profond : lorsque l’accès à la décision dépend trop fortement de la proximité avec celui qui détient l’autorité, les citoyens peuvent finir par considérer la relation personnelle comme plus efficace que la règle.

On ne cherche plus seulement à connaître ses droits. On cherche à connaître quelqu’un. C’est ici que l’autorité peut perdre sa dimension institutionnelle pour devenir une relation de dépendance. Le sociologue Max Weber permet de distinguer plusieurs formes de légitimité de l’autorité. Une autorité peut être fondée sur la tradition, sur des règles et des institutions, ou encore sur les qualités attribuées à une personne. Ces formes peuvent coexister dans une même société.

Au Cameroun, elles se croisent constamment. On respecte l’aîné en raison de son âge et de la tradition. On respecte le fonctionnaire en raison de sa fonction. On suit une personnalité parce que son parcours ou son charisme lui donnent une forte reconnaissance sociale.

Le danger apparaît lorsque ces différentes formes de légitimité se confondent : parce qu’une personne est âgée, diplômée, investie d’une fonction ou populaire, on lui attribue automatiquement une compétence générale.

Pourquoi les jeunes cherchent-ils eux aussi des figures d’autorité ?

Il serait toutefois trop facile de présenter les jeunes comme les victimes d’un système hiérarchique imposé par les générations précédentes parce que dans les faits, les jeunes recherchent eux aussi des figures d’autorité.

Dans un environnement marqué par le chômage, la précarité, la compétition scolaire et professionnelle et l’incertitude sur l’avenir, disposer d’un modèle peut être rassurant. Le jeune qui découvre un entrepreneur à succès, un universitaire reconnu, un militant, un créateur de contenu ou un professionnel expérimenté peut y trouver une orientation.

Le problème n’est donc pas le fait d’avoir des modèles. Le problème apparaît lorsque le modèle devient une réponse à toutes les questions. Sur les réseaux sociaux camerounais, cette dynamique est particulièrement visible. Une personnalité peut devenir une référence parce qu’elle semble avoir « réussi ». Son parcours devient alors une preuve de compétence, y compris dans des domaines où elle ne possède aucune expertise particulière.

Le mécanisme est simple : « Il a réussi, donc il sait. » Sauf que la réussite dans un domaine ne garantit pas automatiquement la compétence dans un autre. Un entrepreneur peut être excellent dans la gestion d’une entreprise sans être expert en politique publique. Un artiste peut avoir une influence considérable sans être spécialiste des questions électorales. Un influenceur peut mobiliser une communauté sans disposer des compétences nécessaires pour vérifier une information scientifique.

Pourtant, lorsque nous accordons beaucoup de crédit à une personne, nous avons tendance à étendre cette confiance à ses autres prises de parole. C’est précisément là que l’éducation aux médias et à l’information devient importante. Le citoyen doit pouvoir apprécier une information indépendamment du statut de celui qui la diffuse.

Qui parle ? Sur quoi parle-t-il ? Sur quelles sources s’appuie-t-il ? Que savons-nous réellement ?

Ces questions peuvent sembler simples. Elles constituent pourtant une véritable discipline citoyenne.

L’autorité qui rassure doit aussi accepter d’être questionnée

Le besoin d’autorité n’est pas en lui-même un problème. Une société ne peut pas fonctionner sans règles, responsabilités et institutions. Nous avons besoin de personnes capables de décider, d’enseigner, d’administrer, de coordonner et de représenter.

Le véritable enjeu est ailleurs : quel type de relation voulons-nous construire avec ceux qui exercent une autorité sur nous ?

Une autorité solide ne devrait pas avoir besoin d’interdire toute question pour être respectée. Elle devrait pouvoir expliquer, écouter, reconnaître ses limites et rendre compte de ses décisions.

Cela vaut dans la famille comme dans l’administration.

Un parent peut poser des limites tout en permettant à son enfant de demander pourquoi. Un enseignant peut transmettre un savoir tout en acceptant la contradiction argumentée. Un responsable associatif peut prendre une décision tout en permettant à ses membres de la discuter. Un supérieur hiérarchique peut exercer ses responsabilités sans transformer chaque désaccord en insubordination.

Cette culture de la discussion est également nécessaire dans notre vie citoyenne.

Le citoyen camerounais ne devrait pas être réduit à celui qui obéit aux règles ou qui attend une décision venue d’en haut. Il est aussi celui qui comprend les institutions, connaît ses droits, utilise les mécanismes de participation disponibles et demande des comptes lorsque cela est nécessaire.

Le numérique peut contribuer à cette transformation. Les jeunes peuvent accéder aux textes juridiques, suivre les décisions publiques, vérifier les déclarations de responsables, documenter les problèmes rencontrés dans leur communauté et organiser des initiatives collectives. Mais encore faut-il que l’espace numérique ne reproduise pas simplement les anciennes hiérarchies.

Sur Facebook, TikTok ou WhatsApp, nous pouvons très facilement recréer un système où « celui qui parle fort » ou « celui qui a beaucoup d’abonnés » devient celui qu’il ne faut pas contredire.

Changer d’espace ne suffit donc pas. Il faut changer notre rapport à l’autorité.

Au fond, le défi pour le Cameroun n’est pas de construire une société dans laquelle les jeunes rejetteraient leurs aînés, où les citoyens contesteraient systématiquement les institutions ou où chacun prétendrait avoir raison contre tout le monde. Ce serait une autre forme de désordre.

Le véritable enjeu est de passer d’une culture où le respect peut signifier « ne questionne pas » à une culture où le respect signifie aussi « explique-moi, et laisse-moi comprendre ».

Car une autorité qui accepte les questions ne perd pas nécessairement son pouvoir. Elle peut au contraire renforcer sa légitimité.

Et un citoyen qui questionne n’est pas nécessairement un citoyen indiscipliné. Il peut être simplement un citoyen qui prend au sérieux sa responsabilité.

L’autorité nous rassure parce qu’elle nous donne des repères dans un environnement incertain. Mais une démocratie ne peut pas reposer uniquement sur notre besoin d’être rassurés. Elle a besoin de citoyens capables de supporter une part de doute, de discuter les décisions et de participer à la construction des réponses collectives.

Au Cameroun, comment pouvons-nous faire du respect des aînés et des autorités un point de départ pour le dialogue plutôt qu’une raison de renoncer à questionner ?

Par KASSI Roland, pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun