Pourquoi l’on demande le métier d’une personne quelques secondes après le prénom ? ce n’est pas juste une question de politesse, c’est un réflexe de classement. On a besoin de te ranger rapidement pour savoir quelle valeur sociale te donner.
Malgré tous les discours sur l’épanouissement personnel et l’équilibre vie pro/vie perso, nous associons toujours la valeur d’une personne à son métier.
Un médecin inspire le respect, un avocat inspire confiance, un ingénieur évoque la réussite. À l’inverse, une personne sans emploi, un vendeur ambulant ou une femme au foyer est vite perçue comme ayant « moins réussi ».
Depuis quand notre métier mesure-t-il notre humanité ?
LE TRAVAIL EST DEVENU UNE IDENTITÉ
On ne peut pas évaluer quelqu’un en cinq minutes, son caractère, sa générosité, sa discipline, c’est invisible et ça prend du temps.
Son métier est visible, quantifiable et comparable. En d’autres termes, tu donnes ton niveau d’études supposé, ton revenu estimé, ton utilité sociale et ta place dans la hiérarchie.
C’est ce que les sociologues appellent un ‘’proxy statutaire ‘’, un raccourci.
Avant, on était ce que faisait notre famille, avec la révolution industrielle, le métier est devenu une preuve morale. Réussir professionnellement voulait dire que tu étais vertueux, choisi par Dieu. C’est Max Weber qui l’expliquait déjà.
Exemple : à un dîner, tu as deux personnes :
- ‘’Je suis interne en neurochirurgie’’
- ‘’Je suis caissier dans un supermarché’’
En quelques secondes, le cerveau a créé deux histoires complètes. Le premier est intelligent, travailleur, stable. Le second est instable et se débrouille. Sans aucune preuve, le tri est fait.
Pourtant, ces deux personnes peuvent avoir la même intégrité, la même intelligence et la même générosité. La seule différence est leur situation professionnelle à un instant T.
Or, une situation n’est pas une identité.
LE CAPITALISME NOUS A APPRIS À NOUS VENDRE
Sur Linkedin, Tinder, Instagram, tu es un produit. Ton métier est ton titre de fiche de produit.
Tu ne peux pas écrire ‘‘ je suis quelqu’un de loyal qui prend soin de ses amis et qui doute beaucoup’’ ; ça ne vend pas. Tu écris ‘ ‘Founder/Ex-Google/TEDx Speaker’’. C’est lisible par l’algorithme et par les autres.
Exemple : sur les applis de rencontre, une étude de Berkeley a montré qu’un homme avec le même visage et la même bio voit ses matchs augmenter de 70% quand il passe de ‘‘serveur’’ à ‘‘entrepreneur’’. La personne n’a pas changé, mais sa valeur marchande, si.
On fait pareil hors appli. Quand tu es au chômage, même tes proches te parlent différemment. Pas parce qu’ils t’aiment moins, mais parce que tu as perdu ton étiquette lisible. Tu deviens ‘ ‘en recherche’’ donc en suspens. On ne sait plus où te ranger.
ON CONFOND CE QU’ON ‘‘FAIT’’ AVEC CE QU’ON ‘’VAUT’’ POUR SE RASSURER
‘’Si ma valeur est égale à mon métier, alors je peux contrôler ma valeur. Il suffit de travailler plus, d’avoir un meilleur titre’’. C’est plus rassurant que de se dire que notre valeur tient à des choses fragiles et incontrôlables : notre capacité à aimer, notre courage, notre honnêteté quand personne ne regarde. Nous confondons valeur marchande et valeur humaine.
Le métier donne l’illusion que la valeur est objective.
Exemple : deux retraités ; l’un était DG, l’autre instituteur. Le DG perd son titre et fait une dépression parce qu’il n’a plus de carte de visite pour dire qui il est. L’instituteur croise ses anciens élèves au marché qui l’appellent encore ‘’Monsieur’’. L’un avait un statut, l’autre avait une relation. Le statut s’arrête à la retraite, la relation continue.
Le salaire mesure la valeur d’un poste sur le marché, il ne mesure jamais la valeur intrinsèque d’une personne.
Une infirmière moins payée qu’un cadre n’est pas moins importante. Un enseignant moins payé qu’un influenceur n’est pas moins utile. Sans agriculteur, une société ne mange pas, même s’il a moins de prestige qu’un cadre.
La valeur d’une personne ne se mesure ni à son statut, ni à ses paroles, ni à l’image qu’elle veut renvoyer, mais à la façon dont elle agit concrètement envers les autres.
Un métier dit ce que nous faisons, il ne dit pas tout ce que nous sommes.
Tout travail a de la valeur et aucun n’est humiliant…la vraie honte, c’est de rester les bras croisés, à ne rien faire, à mendier et à dépendre des autres…
Aucun statut ne contient toute notre humanité car un métier peut changer en quelques mois et un salaire disparaître, mais la dignité d’une personne ne devrait jamais fluctuer avec cela.
RIMO à MBASSA Davina

