Dans la grammaire politique contemporaine, les médias publics sont théorisés comme le socle de l’espace public habermassien : des instances de médiation neutres, critiques et plurielles, indispensables à l’émergence d’une citoyenneté éclairée. Pourtant, transposé dans l’écosystème postcolonial camerounais, ce modèle normatif se heurte à une réalité socio-politique complexe. Le Cameroun présente un paradoxe saisissant : une exubérance quantitative de son paysage médiatique (fort de plus de 600 journaux, 200 stations de radio et 60 chaînes de télévision) qui coexiste avec un resserrement systémique des espaces de liberté éditoriale.
Dès lors, une interrogation fondamentale s’impose : l’information libre est-elle concevable au Cameroun, particulièrement au sein des médias publics, ou assiste-t-on à une captation structurelle de la fonction journalistique à des fins de conservation hégémonique ?
I. Le paradoxe camerounais : Pluralisme de façade et dogme unitaire
L’analyse de la liberté d’informer au Cameroun exige de dépasser la simple observation des textes juridiques. Certes, le préambule de la Constitution et la loi de 1990 relative à la liberté de la communication sociale consacrent formellement la liberté de la presse. Néanmoins, cette libéralisation originelle a produit ce que les sociologues de la communication qualifient de pluralisme de confinement.
Si le secteur privé jouit d’une liberté de ton parfois incisive, les médias à capitaux publics, au premier rang desquels l’Office de Radiotélévision Camerounaise (CRTV) et le quotidien Cameroon Tribune, demeurent structurellement configurés comme des appareils idéologiques d’État. La gouvernance de ces institutions repose sur une centralisation rigoureuse : le pouvoir exécutif conserve, par décret, le contrôle exclusif des nominations des dirigeants de la CRTV ainsi que des membres du Conseil National de la Communication (CNC), l’organe de régulation.
Cette architecture institutionnelle dissout la frontière entre “média de service public” et “média de gouvernement”. L’information y est traitée sous le prisme de la préservation de l’ordre public et de la légitimation des institutions, transformant le journalisme de service public en un exercice de communication institutionnelle..
II. L’économie politique du silence et la dégradation indicielle
La liberté d’informer ne se mesure pas seulement à l’aune de la censure directe, mais s’évalue à travers la précarité économique et juridique qui encadre la profession. Le rapport 2026 de l’organisation Reporters Sans Frontières (RSF) met en exergue une érosion continue de l’environnement médiatique camerounais, le pays reculant à la 133e place mondiale sur 180, avec une chute notable de son indicateur politique à 36,91 points.
Cette trajectoire s’explique par la convergence de plusieurs facteurs structurels :
- Le traitement préférentiel et l’asphyxie financière : Les subventions publiques à la presse restent dérisoires pour le secteur privé et sont fréquemment distribuées selon des critères d’alignement politique. Les médias d’État bénéficient d’un monopole de fait sur les redevances audiovisuelles et la publicité institutionnelle, maintenant le secteur indépendant dans une survie économique chronique propice à la corruption ou à l’achat de lignes éditoriales.
- L’arsenal juridique dissuasif : Bien que la liberté de communication soit inscrite dans le marbre légal, le Code pénal continue de criminaliser les délits de presse, notamment par le biais des concepts élastiques de “diffamation envers les corps constitués” ou de “propagation de fausses nouvelles”.
- La jurisprudence de la sévérité : Le cas d’Amadou Vamoulké, ancien directeur général de la CRTV, détenu de longue date et condamné au terme d’une procédure judiciaire massivement contestée par les organisations internationales, fonctionne comme un puissant symbole de la vulnérabilité des gestionnaires de l’information publique face aux dynamiques du pouvoir central. .
III. De la censure à l’autocensure : La reconfiguration des espaces discursifs
Le véritable obstacle à l’information libre au Cameroun réside dans l’intériorisation des contraintes par les acteurs de l’information eux-mêmes. L’autocensure y opère comme une technologie de survie professionnelle. Dans les rédactions publiques, la définition de la « ligne rouge » éditoriale n’obéit pas nécessairement à des injonctions explicites, mais à une conscience diffuse des intérêts du régime. À titre d’illustration, l’interdiction ministérielle formelle de tout débat médiatique portant sur la santé du chef de l’État fin 2024 a démontré la capacité du pouvoir à sanctuariser certaines thématiques hors du champ de la délibération publique.
Face à ce verrouillage des canaux officiels, l’exigence démocratique d’information s’est déplacée vers des espaces alternatifs :
- L’audiovisuel privé : Des chaînes comme Équinoxe TV ou des titres de presse historique maintiennent, au prix de suspensions régulières par le régulateur, des espaces de débat contradictoire.
- La reconfiguration numérique : Les réseaux sociaux et les plateformes numériques, portés par la diaspora et des journalistes web indépendants, échappent partiellement au contrôle étatique. Cependant, cet espace est à son tour menacé par la désinformation cybernétique et l’application de lois cyber-sécuritaires restrictives.
Conclusion
Informer librement au Cameroun demeure un exercice asymétrique, jalonné de contraintes économiques, de risques judiciaires et de barrières politiques. Si le pluralisme technique est une réalité indéniable, l’indépendance éditoriale des médias publics reste confinée dans les limites de la communication d’État.
Pour que les médias publics camerounais passent du statut d’instruments de déférence à celui de piliers de la démocratie, une mutation structurelle est indispensable. Elle suppose la dépolitisation des modes de nomination de leurs dirigeants, la sanctuarisation de l’indépendance du Conseil National de la Communication, et la dépénalisation définitive des délits de presse. Sans ces réformes, la liberté d’information au Cameroun risquera de demeurer une liberté en trompe-l’œil, où l’abondance des canaux masque l’uniformité du message..
Références :
- Sur l’évolution de l’indice de liberté de la presse au Cameroun (2026) :
Consulter l’analyse détaillée du recul du Cameroun au 133e rang mondial sur le portail d’actualité politique KOACI – Rapport RSF 2026. - Sur les mécanismes d’autocensure et la condition économique des journalistes :
Voir le rapport d’évaluation des structures d’expression au Cameroun produit par le réseau international GAMAG – Rapport Pays Cameroun. - Sur la viabilité historique et systémique du paysage médiatique camerounais :
Consulter l’étude approfondie de l’organisation IREX sur l’indice de durabilité des médias en Afrique centrale, accessible via IREX – Media Sustainability Index.
ELSA ROSE NDJOUN CHEPING

