Par Kendjou Taka Gabriel Ludovic
Africtivist Citizen Lab Cameroon
Nous ouvrons souvent les réseaux sociaux pour nous informer. Pourtant, ce que nous voyons n’est jamais une représentation neutre de tout ce qui se passe dans le monde. Entre l’événement, le contenu publié et ce qui apparaît sur notre écran, plusieurs mécanismes de sélection interviennent.
Les plateformes utilisent des systèmes de recommandation qui analysent notamment nos interactions, nos habitudes de consultation et les contenus auxquels nous accordons de l’attention. L’objectif n’est pas simplement de nous montrer « la réalité », mais de personnaliser notre expérience. Des recherches du Reuters Institute montrent d’ailleurs que la majorité des utilisateurs ne comprennent pas précisément comment l’information qu’ils reçoivent est filtrée par les algorithmes.
Le problème scientifique n’est donc pas seulement celui des fausses informations. Il concerne aussi la sélection de l’information. Deux personnes peuvent utiliser la même plateforme au même moment et être exposées à des contenus très différents. Chacune peut alors avoir l’impression que son fil d’actualité représente fidèlement le monde, alors qu’il constitue en réalité un environnement informationnel personnalisé.
Cette logique transforme également notre rapport à l’attention. Les contenus courts, émotionnels, polarisants ou surprenants peuvent provoquer davantage de réactions immédiates : clic, commentaire, partage ou visionnage prolongé. Progressivement, nous pouvons confondre ce qui est important avec ce qui est visible, et ce qui est vrai avec ce qui est fréquemment répété.
Cette évolution est particulièrement importante dans les sociétés africaines où les réseaux sociaux occupent une place croissante dans l’accès à l’information. Le Digital News Report 2026 du Reuters Institute indique que, pour la première fois, les réseaux sociaux et plateformes vidéo constituent en moyenne la principale source d’accès aux informations en ligne dans les 48 marchés étudiés : 54 % des répondants les utilisent pour accéder aux informations, devant les sites et applications des médias (51 %).
Mais il serait également simpliste de considérer les réseaux sociaux comme uniquement dangereux. Ils permettent à des citoyens, journalistes, chercheurs et organisations de diffuser rapidement des informations qui auraient autrefois eu beaucoup plus de difficultés à atteindre leur public. Ils peuvent donc élargir l’accès à la parole et à l’information.
Le véritable enjeu est ailleurs : qui contrôle notre environnement informationnel, selon quels critères et avec quelles conséquences sur notre capacité à réfléchir ?
S’informer à l’ère algorithmique exige donc une nouvelle forme de littératie numérique. Il ne suffit plus de demander : « Est-ce vrai ? » Il faut également demander : « Pourquoi est-ce que je vois ceci ? Qu’est-ce que je ne vois pas ? Qui a produit cette information ? Quelle preuve l’accompagne ? Et quelles autres sources présentent une réalité différente ? »
Une société réellement informée n’est pas celle où chacun reçoit beaucoup d’informations. C’est celle où les citoyens disposent encore de la capacité de comparer, vérifier, contextualiser et penser par eux-mêmes.
À l’heure où les algorithmes deviennent progressivement nos intermédiaires entre le monde et notre conscience, préserver cette capacité constitue l’un des enjeux démocratiques majeurs de notre époque.
Sources
Reuters Institute for the Study of Journalism, Digital News Report 2026, University of Oxford.
Richard Fletcher & Rasmus Kleis Nielsen, travaux sur la sélection algorithmique de l’information sur les réseaux sociaux, Reuters Institute.

