Depuis plusieurs années, le continent africain connaît une montée remarquable des mouvements citoyens portés en grande partie par la jeunesse. Du Soudan au Sénégal, du Burkina Faso à la République démocratique du Congo, ces dynamiques citoyennes ont profondément marqué les espaces publics africains et redéfini les formes contemporaines d’engagement politique. Pour en énumérez, on retrouve :
Girifna au Soudan en 2009.
Y’en a Marre au SĂ©nĂ©gal en 2011.
Balai Citoyen au Burkina Faso en 2013.
LUCHA et Filimbi en République démocratique du Congo.
Ou encore les récentes mobilisations comme RutoMustGo au Kenya, les mouvements Gen Z à Madagascar, au Maroc, en Tanzanie ou encore M66 au Togo.
Tous ces mouvements traduisent une réalité commune selon laquelle la jeunesse africaine se refuse progressivement d’être simple spectatrice de son destin politique et social.
Une réponse à des frustrations profondes
Ces mouvements citoyens n’apparaissent jamais par hasard. Ils émergent souvent dans des contextes marqués par : le chômage massif des jeunes ; les inégalités sociales ; la corruption ; les crises économiques ; le refus de l’alternance politique ou encore les tentatives de modification constitutionnelle.
Dans plusieurs pays africains, la jeunesse se retrouve confrontée à un sentiment d’exclusion politique malgré son poids démographique considérable. Les frustrations accumulées finissent alors par se transformer en mobilisations collectives.
Au Burkina Faso, la tentative de modification de la Constitution par Blaise Compaoré après 27 ans de pouvoir provoqua un soulèvement populaire historique en 2014.
Au Soudan, la crise économique et la hausse du prix du pain furent les déclencheurs des manifestations contre Omar el-Béchir en 2019.
En Tunisie, l’immolation de Mohamed Bouazizi révéla un profond malaise social qui déclencha le Printemps arabe. Derrière ces événements, une constante apparaît : lorsque les institutions ne répondent plus suffisamment aux attentes sociales, la rue devient un espace d’expression politique.
Le rĂ´le central des mouvements citoyens
Contrairement aux partis politiques classiques, les mouvements citoyens africains se présentent souvent comme des espaces plus horizontaux, plus proches des réalités sociales et davantage portés par les aspirations populaires.
Y’en a Marre, créé par des artistes et journalistes sĂ©nĂ©galais, a fortement contribuĂ© Ă la mobilisation de la jeunesse autour des questions dĂ©mocratiques et de gouvernance.
Balai Citoyen, fondé notamment par des artistes engagés, a incarné une volonté de “balayer” les mauvaises pratiques politiques et la confiscation du pouvoir.
Ces mouvements ont compris une chose essentielle : l’engagement citoyen moderne passe aussi par la culture, le numérique et les réseaux sociaux.
Aujourd’hui, les plateformes numériques jouent un rôle majeur dans la mobilisation des citoyens, la diffusion de l’information et la construction des contre-discours. Elles permettent d’organiser rapidement des actions collectives, de documenter les injustices et de contourner certains espaces traditionnels de contrôle de l’information. A cela, généralement les autorités publiques et les gouvernements optent pour la censure de ces réseaux sociaux et la restreinte d’internet constituant de grave violations en matière de liberté d’expressions et de se rassembler pour protester souvent garanti dans la plupart des constitutions des Etats.
Le Cameroun : des dynamiques encore timides ?
Le Cameroun n’est pas totalement absent de ces dynamiques citoyennes. Ces dernières années, plusieurs initiatives ont émergé, notamment autour des processus électoraux ou des problématiques urbaines.
Lors des élections d’octobre 2025, des initiatives comme I Protect My Voice ont cherché à promouvoir une participation citoyenne et une vigilance électorale accrue. À Yaoundé et Douala, face à la crise des ordures, des groupes de jeunes surnommés « Les nettoyeurs » ont tenté d’agir concrètement face aux difficultés urbaines.
Mais malgré ces initiatives, une interrogation demeure : pourquoi les mouvements citoyens camerounais peinent-ils encore à produire un impact durable et structurant comparable à d’autres contextes africains ?
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation à notre lecture du contexte camerounais : la peur de la répression ; la méfiance envers l’engagement politique ; les divisions sociales et identitaires ; l’absence de structuration durable ou encore le découragement face à la lenteur des changements. La crise post-électorale d’octobre 2025 démontre encore à suffisance que la timidité adoptée trouve d’explication.
Entre engagement citoyen et risques d’instabilité
Cependant, il est important de rappeler qu’un mouvement citoyen ne garantit pas automatiquement une transition démocratique stable. L’histoire africaine montre des trajectoires contrastées. Certains soulèvements ont permis des avancées démocratiques importantes. D’autres ont plongé des pays dans des crises prolongées ou des instabilités politiques tel le cas de la Lybie par exemple et d’autres Etats où ces mouvements citoyens ont porté au pouvoir des militaires dont l’espace civique se retrouve plus restreint qu’au départ.
Ainsi, la question n’est pas seulement celle de la mobilisation. Elle est aussi celle de l’organisation, de la vision politique et de la capacité à construire des alternatives durables.
Le véritable enjeu pour les mouvements citoyens africains reste donc de transformer l’indignation populaire en projets de société solides.
Une jeunesse camerounaise réellement apathique ?
On entend souvent dire que la jeunesse camerounaise est passive ou apathique. Pourtant, cette lecture mérite d’être nuancée.
Dans plusieurs secteurs tels que le numérique, l’environnement, la santé, les médias, engagement citoyen… de nombreux jeunes Camerounais développent des initiatives, souvent avec peu de moyens. Ils s’organisent, sensibilisent, innovent et participent à la vie publique.
Le problème n’est peut-être pas l’absence totale d’engagement. Il réside davantage dans la difficulté à transformer ces engagements dispersés en dynamiques collectives structurées capables d’influencer durablement les politiques publiques.
Le défi serait de construire une conscience citoyenne durable
Les mouvements citoyens africains nous rappellent une réalité selon que le changement politique et social ne repose pas uniquement sur les institutions ou les dirigeants. Il dépend aussi de la capacité des citoyens à s’organiser, à défendre leurs droits et à participer activement à la construction de la société.
Mais cette participation exige : une culture démocratique ; une éducation citoyenne ; une conscience collective et une capacité à dépasser les clivages identitaires ou partisans.
Comme le montre l’histoire récente du continent, lorsqu’un peuple se mobilise massivement et durablement, il peut profondément transformer le destin d’une nation.
Quelle voie pour le Cameroun, telle est l’interrogation qui demeure
Les mouvements citoyens africains constituent aujourd’hui une source importante de réflexion pour le Cameroun. Non pas pour reproduire mécaniquement les expériences des autres pays, mais pour interroger notre propre rapport à la citoyenneté, à l’engagement et à la participation démocratique. Le véritable défi reste peut-être celui-ci : comment construire un engagement citoyen capable d’être à la fois critique, responsable, inclusif et durable ?
Par KASSI Roland, pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun

