Trente ans après les grandes conférences nationales et l’avènement du multipartisme, l’heure est peut-être venu pour esquisser un bilan. Un continent qui a avancé, reculé, et cherche encore sa voie démocratique propre.
En 1990, le Bénin organisait sa Conférence nationale souveraine, un moment fondateur qui allait inspirer une vague de démocratisation à travers tout le continent. L’espoir était immense. Les partis uniques tombaient. Des constitutions étaient écrites. Des urnes sortaient des entrepôts. L’Afrique, disait-on, entrait dans son printemps démocratique. Trente ans plus tard, ce printemps ressemble à une saison contrastée : quelques fleurs magnifiques, beaucoup de terres arides, et des orages qui reviennent.
- 8 pays africains dirigés par des militaires en 2025
- 20+ coups d’État réussis depuis 2020 sur le continent
- 19 élections présidentielles tenues en Afrique en 2024
L’élan des années 1990 : une révolution réelle, mais incomplète
Il serait injuste de nier ce qui s’est construit. Entre 1990 et 2020, le nombre de coups d’État sur le continent a été divisé par deux par rapport aux trois décennies précédentes. Des systèmes multipartites ont remplacé les partis uniques dans la quasi-totalité des pays. Des alternances pacifiques ont eu lieu là où personne ne les attendait. Au Ghana, au Sénégal, en Zambie, en Afrique du Sud, les citoyens ont démontré qu’ils étaient capables de « chasser » leurs dirigeants par les urnes.
La société civile, elle aussi, a émergé comme une force réelle. Des syndicats, des associations de femmes, des organisations de jeunesse, des médias indépendants… autant d’acteurs qui n’existaient pas ou qui végétaient sous les régimes à parti unique, et qui ont su occuper l’espace démocratique ouvert par les nouvelles constitutions.
« Au Sénégal, la mobilisation citoyenne a empêché la tentative de troisième mandat du président Wade en 2011-2012. »
Institut Français des Relations Internationales (IFRI), 2023
C’est là l’une des grandes avancées de ces trente ans : les Africains ont appris à défendre leur démocratie. En 2024, c’est encore le Sénégal qui en a donné la preuve la plus éloquente. Lorsque le président Macky Sall a tenté de reporter l’élection présidentielle, une première dans l’histoire du pays la société civile, la jeunesse et le Conseil constitutionnel ont fait barrage. L’élection s’est tenue, et un pouvoir en place a été battu. Ce n’est pas rien.
La vague de coups d’État depuis 2020 : retour vers le passé ?
Mais depuis 2020, le continent a subi une série de chocs qui ont remis en cause les acquis démocratiques les plus fragiles. Une vague de putschs militaires, concentrée en Afrique de l’Ouest et au Sahel, a renversé des gouvernements civils élus à un rythme qui rappelle les années 1960-1970.
Pour en donner une certaine idée de ces Coups d’État en Afrique depuis 2020
- 2020 Mali Renversement d’Ibrahim Boubacar Keïta
- 2021 Mali (2ème) Coup dans le coup — Goïta renverse la transition civile
- 2021 Guinée Renversement d’Alpha Condé par Mamadi Doumbouya
- 2021 Soudan Renversement de la transition civile d’Abdalla Hamdok
- 2021 Tchad Mahamat Déby prend le pouvoir après la mort de son père
- 2022 Burkina Faso Deux coups d’État en l’espace de huit mois
- 2023 Niger Renversement du président élu Mohamed Bazoum
- 2023 Gabon Coup militaire après une élection contestée
- 2025 Guinée-Bissau Tentative de coup d’État fin novembre (qui bien fini par aboutir avec le renversement du président sortant avant la proclamation officielle des résultats des élections présidentielles courant 2026
Comment comprendre ce retour ? Ces coups d’État ne surgissent pas du néant. Ils sont souvent le symptôme d’États qui ont adopté la forme démocratique avec les élections, les constitutions, les partis… sans en construire le fond : la séparation réelle des pouvoirs, des institutions indépendantes, une justice crédible, un État capable de délivrer les services de base à sa population.
Dans plusieurs pays du Sahel, les juntes militaires ont bénéficié d’un soutien populaire réel, au moins initial. Des citoyens exaspérés par des décennies de corruption, d’insécurité et de gouvernance prédatrice ont accueilli les militaires non comme des putschistes, mais comme des sauveurs. Ce signal doit être entendu sans être approuvé : il dit l’échec de démocraties qui n’ont pas réussi à améliorer concrètement les conditions de vie.
Des élections sans démocratie : la grande imposture
L’un des grands paradoxes de ces trente ans, c’est la multiplication des élections qui ne font pas avancer la démocratie. En 2025, le continent a organisé une dizaine d’élections présidentielles. Bilan : Paul Biya au Cameroun a été réélu pour un huitième mandat consécutif à 92 ans, dans un scrutin sans véritable compétition où le principal adversaire Issa Tchiroma vit un exil africain en Gambie, rendant ainsi la mobilisation de l’opposition orphéline. En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a remporté un quatrième mandat dans un contexte d’arrestations préventives de l’opposition et d’exclusion des principaux candidats adverses.
Les régimes en place ont appris à jouer avec les règles démocratiques sans les respecter. Révision constitutionnelle pour se maintenir au pouvoir, commissions électorales aux ordres, justice instrumentalisée contre les opposants, médias sous pression, autant de techniques qui permettent de conserver l’apparence d’une démocratie tout en en vidant le contenu. Pour le chercheur Gilles Yabi du think tank Wathi, 2025 a traduit une forme inquiétante de « banalisation de la loi du plus fort ».
« On oublie souvent que ces élections se sont passées dans un contexte d’arrestations massives. Comme si l’essentiel était de tenir des élections, peu importe la manière. »
Analyse du bilan électoral africain 2025, AllAfrica
La société civile : dernier rempart ou premier acteur ?
Face à ces dérives, la société civile africaine reste la variable la plus prometteuse. Elle n’est plus simplement réactive, plus que ça, elle est devenue proactive. Des organisations citoyennes surveillent les élections, documentent les violations, forment les jeunes à la démocratie participative, exploitent les outils numériques pour mobiliser et contrôler.
Quelques lueurs démocratiques récentes
Sénégal (2024) : La pression citoyenne et constitutionnelle a empêché le report de la présidentielle. Alternance pacifique.
Botswana (2024) : Victoire de Duma Boko, mettant fin à près de 60 ans de domination d’un seul parti.
Zambie (2021) : Alternance historique : Hakainde Hichilema élu après cinq tentatives, dans un scrutin salué.
Kenya (2024-2025) : La jeunesse mobilisée dans les rues a forcé le gouvernement à retirer un projet de loi de finances contesté.
Bénin (2026) : Une alternance démocratique du pouvoir, l’ancien président Patrice Talon respecte la constitution et s’en va en laissant le pouvoir au président élu Romuald Wagdani, ancien ministre de l’économie sous la présidence Talon.
Ces exemples montrent que la démocratie africaine n’est pas morte. Elle est blessée, fragilisée, parfois trahie mais des millions de citoyens continuent de se battre pour elle, souvent au prix de leur liberté ou de leur sécurité. C’est là le vrai héritage des trente ans de multipartisme : non pas des institutions parfaites, mais des peuples qui ont appris que le pouvoir peut et doit leur appartenir.
Reste que la société civile ne peut pas tout. Elle a besoin d’institutions qui tiennent. Des cours constitutionnelles qui résistent aux pressions. Des commissions électorales vraiment indépendantes. Des armées qui respectent leur rôle républicain. Des partis politiques avec des programmes réels et pas seulement des machines à distribuer des prébendes. Or sur ce terrain, le bilan est encore trop mince.
Nous ne saurons clore cet article sans rappeler que trente ans de multipartisme n’ont pas fait de l’Afrique une démocratie. Ils ont fait de l’Afrique un continent qui sait ce qu’est la démocratie, qui en a goûté quelque chose, et qui refuse ici et là, avec courage d’y renoncer. Le défi des trente prochaines années ne sera pas d’importer un modèle démocratique occidental, mais de construire des démocraties africaines solides, ancrées dans les réalités sociales et économiques du continent, capables de rendre des comptes et de délivrer des résultats concrets à leurs citoyens. C’est à cette seule condition que les urnes deviendront plus fortes que les armes.
Par KASSI Roland, Pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun

