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Crise anglophone et cohésion nationale : quel modèle de citoyenneté inclusive pour le Cameroun ? 

• Publié le 5 juin 2026

L’État-nation en Afrique subsaharienne se heurte fréquemment au piège de l’universalisme abstrait. Au Cameroun, la « crise anglophone », qui a glissé depuis 2016 d’une contestation corporatiste (enseignants et juristes) vers un conflit asymétrique complexe, met à nu les limites du modèle jacobin d’intégration nationale adopté au lendemain de l’unification de 1972. Ce conflit ne saurait être réduit à une simple poussée convulsive de micro-nationalismes ou à un déficit de développement économique ; il s’analyse plus fondamentalement comme une rupture épistémologique du contrat social..

Face à la fragmentation de la souveraineté et à l’émergence d’une « citoyenneté plastique », façonnée par l’insécurité, l’activisme diasporique et la reconfiguration des loyautés dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la pérennité de l’État camerounais dépend de sa capacité à concevoir une citoyenneté inclusive. Quel cadre théorique et institutionnel permettrait de transcender le biculturalisme originel sans dissoudre la singularité historique de ses composantes ?

I. L’échec de la conciliation managériale et le piège de l’asymétrie 

La trajectoire politico-institutionnelle du Cameroun postcolonial est marquée par une tension permanente entre deux logiques : l’approche intégrationniste (visant l’assimilation progressive au modèle de la majorité francophone) et l’approche accommodationniste (reconnaissant la dualité culturelle comme fondement de l’État). Le passage de la Fédération (1961) à l’État unitaire (1972), puis à la République du Cameroun (1984), a matérialisé le triomphe de la centralisation jacobine.

Ce choix historique a généré ce que les politologues qualifient de sentiment d’aliénation systémique au sein de la minorité anglophone. Les travaux empiriques, notamment les enquêtes sur la Gouvernance, la Paix et la Sécurité (GPS-SHaSA), démontrent que la spécificité de la question anglophone ne réside pas dans des conditions de vie matérielles structurellement inférieures à celles des régions francophones, mais plutôt dans une défiance massive et localisée à l’égard des institutions publiques et du pouvoir central.

L’école et le tribunal, instances fondamentales de socialisation et de légitimation de l’État, sont devenus les théâtres d’une uniformisation perçue comme une entreprise de dépersonnalisation culturelle. Dès lors, la crise actuelle révèle la fragilité d’une identité nationale qui a confondu unité et homogénéité, transformant la cohabitation pacifique en une coexistence pacifiée par des équilibres géopolitiques élitaires (le mécanisme de l’équilibre régional), au détriment d’une adhésion populaire profonde.

Pour comprendre la fracture camerounaise, il faut analyser l’asymétrie originelle de sa construction étatique. La réunification de 1961 entre le Southern Cameroons britannique et la République du Cameroun francophone a été scellée sous le signe d’un fédéralisme qui s’est avéré transitoire. Le passage de l’État fédéral à l’État unitaire en 1972, puis le retour à l’appellation « République du Cameroun » en 1984, ont été perçus par la minorité anglophone comme un processus d’assimilation progressive. 

Les réponses institutionnelles apportées jusqu’ici, notamment le Grand Dialogue National de 2019, la création de la Commission nationale du bilinguisme et du multiculturalisme, et l’octroi d’un « statut spécial » aux régions anglophones, procèdent d’une rationalité managériale plutôt que d’une refondation politique.  Ces concessions, bien que constitutionnellement novatrices, souffrent d’un déficit de légitimité structurel pour trois raisons majeures :

  • L’asymétrie décisionnelle : Le pouvoir de décision ultime reste concentré au sein d’un exécutif hyper-centralisé à Yaoundé, ce qui vide le « statut spécial » de sa substance autogestionnaire. 
  • L’économie politique de la guerre : Comme le soulignait récemment Mgr Andrew Nkea, président de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun, le conflit s’est enkysté dans des logiques rentières où des acteurs des deux côtés tirent un profit financier et politique de la perpétuation du chaos.  
  • Le traumatisme humanitaire : Avec plus de 6 000 morts et des centaines de milliers de déplacés internes et de réfugiés (notamment au Nigeria), le tissu de la confiance intercommunautaire est profondément altéré. .

Ce malaise ne repose pas uniquement sur des considérations linguistiques, mais sur ce que le politologue Joseph Ndzomou qualifie de choc des cultures institutionnelles. Deux systèmes juridiques (la Common Law face au Droit civil) et deux modèles éducatifs (anglo-saxon et francophone) se sont superposés sans jamais véritablement s’interpénétrer. Lorsque l’appareil bureaucratique central a tenté d’uniformiser ces espaces, notamment par la nomination de magistrats francophones dans les tribunaux de Common Law en 2016, la crise corporatiste a immédiatement muté en crise identitaire. La citoyenneté administrative a alors primé sur la citoyenneté vécue. 

II. Le « Statut Spécial » de 2019 : Une concession asymétrique insuffisante

En réponse à l’escalade du conflit, le Grand Dialogue National de 2019 a débouché sur l’octroi d’un « Statut Spécial » aux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, formalisé par le Code général des collectivités territoriales décentralisées. Cette réforme introduit des aménagements notables, tels que la création de chambres des chefs traditionnels et d’organes délibérants spécifiques, ainsi que le respect constitutionnel des sous-systèmes éducatifs et juridiques de la Common Law.  

Cependant, du point de vue de la science politique quantitative et du droit constitutionnel comparé, ce statut spécial s’apparente à un oxymore institutionnel. Il tente d’injecter une dose de différenciation territoriale au sein d’une armature étatique qui demeure profondément centralisée et régie par une logique néopatrimoniale. L’autonomie financière et décisionnelle des assemblées régionales reste subordonnée à la tutelle rigide des représentants du pouvoir central (gouverneurs et préfets).  

En refusant de modifier substantiellement la forme de l’État dans le texte constitutionnel lui-même, cette approche traite les symptômes identitaires sans repositionner les régions anglophones comme des partenaires co-fondateurs de la souveraineté nationale. La persistance des violences et l’incapacité de cette réforme à désamorcer la dynamique séparatiste soulignent qu’une paix durable exige de dépasser la simple déconcentration administrative pour opérer une refonte globale de la citoyenneté..

III. Vers un modèle de citoyenneté inclusive : Le pluralisme constitutionnel

Pour reconstruire la cohésion nationale, le Cameroun doit abandonner le paradigme de l’assimilation républicaine au profit d’un pluralisme constitutionnel et d’une citoyenneté plurielle. Ce modèle théorique s’articule autour de trois axes cardinaux :        

Conclusion

La crise anglophone place le Cameroun à la croisée des chemins. Persister dans la voie d’une intégration forcée par le haut ne fera qu’alimenter les forces centrifuges de la sécession. À l’inverse, l’avenir du pays dépend de sa capacité à réinventer son unité non plus par l’uniformisation, mais par la symétrie et le respect mutuel de ses composantes historiques.

Le modèle de citoyenneté inclusive proposé ici ne fragilise pas l’État camerounais ; il le consolide. En transformant le sujet périphérique en un citoyen acteur de son destin au sein d’une République plurielle, le Cameroun peut transformer cette crise tragique en une opportunité historique : celle de devenir le premier véritable modèle d’État multinational et biculturel réussi en Afrique subsaharienne.

Références :

  • Sur la réinvention de la citoyenneté et de la souveraineté au Cameroun (2026) :
    Consulter l’étude de Cyrille Leandres Ngon, Reimagining Sovereignty and Citizenship in Africa: The Case of the So-called Anglophone Crisis in Cameroon, publiée dans International Relations and Diplomacy (David Publishing).
  • Sur la chronologie institutionnelle et l’évolution du conflit :
    Voir le rapport détaillé de l’USCRI sur l’impact historique de la centralisation, Timeline: Cameroon & the “Anglophone Crisis”, accessible sur U.S. Committee for Refugees and Immigrants (USCRI).
  • Sur l’analyse de la gouvernance et de la dénégation politique :
    Consulter l’article de recherche sur la gestion de l’unité nationale face aux revendications des minorités sur le portail des Revues Scientifiques Marocaines (IMIST).

ELSA ROSE NDJOUN CHEPING