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À partir de quand l’adaptation à une mauvaise situation devient-elle une forme de résignation ?

• Publié le 5 octobre 2026

À Yaoundé, il n’est pas rare d’entendre quelqu’un dire : « Ici, il faut seulement se débrouiller. » Une coupure d’électricité devient une occasion de chercher un groupe électrogène ou une route dégradée impose de changer d’itinéraire. Une longue attente dans un service public finit par être considérée comme normale. Face au chômage, certains jeunes multiplient les petits emplois, les activités informelles et les candidatures sans réponse. Quand les transports deviennent difficiles, on apprend à partir plus tôt. Quand une situation injuste se répète, on finit parfois par hausser les épaules : « C’est comme ça au Cameroun. »

Cette capacité à composer avec les difficultés est souvent présentée comme une qualité. Elle l’est effectivement, jusqu’à un certain point. Elle permet aux individus et aux familles de continuer à avancer malgré des ressources limitées et des circonstances défavorables. Mais elle contient un paradoxe : à force de nous adapter à ce qui ne devrait pas être normal, pouvons-nous finir par ne plus chercher à le changer ?

La frontière entre adaptation et résignation est rarement visible puiqu’elle se construit progressivement, dans les habitudes, les discours et les comportements ordinaires.

Quand « faire avec » devient une stratégie de survie

S’adapter à une mauvaise situation n’est pas nécessairement accepter cette situation. Dans une société confrontée à des contraintes économiques et institutionnelles fortes, l’adaptation peut être une véritable compétence sociale.

Prenons l’exemple d’un jeune diplômé camerounais qui ne trouve pas d’emploi correspondant à sa formation. Il peut développer une activité commerciale, proposer ses services en ligne, apprendre une nouvelle compétence ou accepter temporairement un emploi moins qualifié. Cette capacité à réorganiser son parcours n’est pas de la résignation. Elle peut au contraire être une manière de préserver son autonomie.

La sociologie nous apprend justement à ne pas juger trop rapidement les comportements individuels sans regarder les structures dans lesquelles ils prennent place. Lorsqu’un individu « se débrouille », il ne fait pas nécessairement un choix totalement libre. Il compose avec les opportunités disponibles. Le mot « débrouillardise » occupe d’ailleurs une place particulière dans l’imaginaire social camerounais d’autant plus confirmé par les travaux de Jean Marc Ela. Il renvoie à cette capacité à trouver une solution même lorsque les ressources manquent. Dans les quartiers populaires comme dans les milieux étudiants ou professionnels, « se débrouiller » peut signifier vendre quelque chose, exercer plusieurs activités, mobiliser son réseau, apprendre seul ou créer une petite activité pour compléter ses revenus.

Cette débrouillardise est souvent une réponse rationnelle à un environnement incertain. Elle permet aux individus de ne pas rester totalement dépendants d’un système qui ne leur garantit pas toujours un accès stable à l’emploi, aux services ou aux opportunités.

Le problème est que cette capacité individuelle peut devenir très vite une excuse collective. Lorsque la défaillance d’un service est considérée systématiquement comme une affaire de débrouillardise personnelle, la question de la responsabilité institutionnelle peut disparaître. Lorsque chacun doit trouver sa propre solution à un problème collectif, le problème cesse progressivement d’être perçu comme collectif et c’est là que l’adaptation commence à changer de nature.

Le danger de s’habituer à l’anormal

Une situation difficile devient particulièrement dangereuse lorsqu’elle cesse de nous surprendre. Au départ, une mauvaise expérience provoque une réaction. On se plaint, on cherche une explication, on demande une amélioration. Puis la répétition produit autre chose : l’habitude. Après plusieurs expériences similaires, l’individu anticipe la difficulté et modifie son comportement avant même qu’elle ne survienne.

Cette anticipation peut être utile. Mais elle peut aussi produire ce que l’on pourrait appeler une normalisation de l’anormal. Imaginons un citoyen qui sait qu’il devra attendre plusieurs heures pour obtenir un document administratif. Il organise sa journée en conséquence. Après plusieurs expériences, il ne se demande plus pourquoi le service fonctionne ainsi. Il cherche simplement comment perdre le moins de temps possible. La stratégie individuelle est devenue plus importante que la revendication collective.

Le même mécanisme peut apparaître dans d’autres domaines. Une route dégradée pousse les habitants à contourner les nids-de-poule. Une insécurité persistante conduit à éviter certains lieux ou certains horaires. Une difficulté d’accès à un service conduit à solliciter une connaissance. Une procédure administrative compliquée encourage à chercher « quelqu’un qui connaît quelqu’un ».

Dans chacun de ces cas, l’adaptation peut résoudre momentanément le problème pour l’individu. Mais elle peut aussi contribuer à maintenir le problème pour la collectivité.

Le sociologue Pierre Bourdieu permet de comprendre cette dynamique à travers la manière dont les individus intériorisent progressivement les conditions sociales dans lesquelles ils vivent. À force de rencontrer certaines contraintes, nous apprenons à ajuster nos attentes. Nous ne nous demandons plus seulement : « Pourquoi cette situation existe-t-elle ? » Nous nous demandons : « Comment vais-je faire avec ? » Une société ne devient pas résignée parce que ses citoyens cessent soudainement de protester. Elle le devient lorsque ceux-ci finissent par considérer que protester ne sert plus à rien.

Au Cameroun, la débrouillardise peut-elle devenir une culture de l’acceptation ?

Le contexte camerounais rend cette question particulièrement intéressante parce que dans de nombreux domaines de la vie quotidienne, les citoyens développent des stratégies informelles pour contourner les difficultés. Les réseaux familiaux et amicaux jouent un rôle essentiel. Les groupes WhatsApp deviennent des espaces d’entraide. Les tontines permettent de mobiliser des ressources. Les petits commerces et les activités parallèles complètent les revenus. Les jeunes apprennent de nouvelles compétences sur Internet parce que le marché du travail ne correspond pas toujours à leurs qualifications.

Ces pratiques montrent une société qui refuse de rester totalement passive face aux contraintes. Il faut donc éviter de présenter les Camerounais comme une population simplement résignée. Ce serait ignorer une réalité essentielle : les individus inventent constamment des solutions pour maintenir leur vie quotidienne en mouvement.

Néanmoins, cette capacité d’adaptation possède une face moins visible. Lorsqu’un étudiant doit multiplier les activités pour financer sa formation, lorsque des diplômés travaillent durablement dans des emplois très éloignés de leurs qualifications, lorsque des citoyens utilisent leurs relations personnelles pour accéder à un service auquel ils devraient pouvoir accéder normalement, le problème ne relève plus uniquement de l’adaptation individuelle.

Cela pose une question sur l’organisation collective avec pour principal risque de transformer la débrouillardise en norme sociale. Celui qui réussit à contourner l’obstacle est considéré comme intelligent, tandis que celui qui demande pourquoi l’obstacle existe peut parfois être perçu comme naïf ou simplement « difficile ».

Cette logique peut même produire une forme de valorisation sociale de la capacité à supporter. On admire celui qui « tient », celui qui « endure », celui qui « se bat malgré tout ». Cette admiration est compréhensible. Mais elle peut aussi conduire à oublier une question essentielle : pourquoi devons-nous être aussi résistants pour accéder à des conditions de vie normales ?

La résilience individuelle ne saurait etre un substitut permanent aux transformations collectives. Il existe une différence fondamentale entre dire « je vais trouver une solution pour aujourd’hui » et dire « il n’y a rien à faire, les choses seront toujours ainsi ». La première phrase ouvre une possibilité et la seconde ferme l’horizon.

Retrouver le pouvoir d’agir sans culpabiliser les individus

Parler de résignation comporte toutefois un risque : celui de culpabiliser les personnes qui s’adaptent. Il serait injuste de demander à quelqu’un confronté à une difficulté réelle de devenir immédiatement un militant, un lanceur d’alerte ou un acteur collectif.

Tout le monde n’a pas les mêmes ressources. Un citoyen qui dépend d’un emploi précaire peut hésiter à dénoncer publiquement son employeur. Un étudiant peut avoir peur de contester une situation dont dépend son parcours. Une famille qui peine à assurer ses besoins essentiels peut difficilement consacrer toute son énergie à une mobilisation collective.

La capacité à agir dépend donc aussi des ressources économiques, sociales, relationnelles et informationnelles disponibles. C’est pourquoi la lutte contre la résignation ne peut pas reposer uniquement sur des appels abstraits à « se réveiller ». Elle nécessite de renforcer les capacités concrètes d’action des citoyens.

L’éducation civique peut jouer ici un rôle déterminant. Elle ne devrait pas seulement expliquer le fonctionnement des institutions ou rappeler les devoirs du citoyen. Elle devrait également apprendre à identifier un problème collectif, comprendre qui en est responsable, connaître les mécanismes de recours, construire une revendication argumentée et utiliser les espaces disponibles pour porter cette demande.

Le numérique offre également de nouvelles possibilités. Un citoyen peut documenter une situation, recueillir plusieurs témoignages, vérifier une information, interpeller une institution ou rejoindre une initiative collective. Les réseaux sociaux peuvent donc être des espaces de distraction, mais aussi des infrastructures de mobilisation citoyenne.

Encore faut-il passer du simple partage à l’organisation. Publier une photo d’une route dégradée peut attirer l’attention. Recueillir méthodiquement les témoignages des habitants, cartographier les points problématiques, identifier l’autorité compétente, suivre les engagements pris et rendre compte publiquement des résultats constitue une démarche citoyenne beaucoup plus structurée.

La différence entre les deux tient précisément au passage de la réaction individuelle à l’action collective. Au Cameroun, cette transition est importante pour les jeunes, une génération qui sait s’adapter, apprendre rapidement et créer des solutions numériques possède déjà des ressources considérables. Et ces compétences peuvent aussi servir à transformer les conditions qui rendent certaines adaptations nécessaires.

Se débrouiller pour survivre est parfois nécessaire. Se débrouiller pour construire des alternatives peut devenir une force collective.

La question demeure alors celle de la limite. À quel moment devons-nous arrêter de considérer certaines difficultés comme de simples contraintes auxquelles chacun doit individuellement s’adapter ? À partir de quand devons-nous reconnaître qu’elles constituent des problèmes collectifs qui appellent des réponses institutionnelles, politiques ou communautaires ?

Il n’existe pas de seuil universel. Mais un indice peut nous aider : lorsque nous consacrons davantage d’énergie à contourner un problème qu’à chercher à le résoudre, notre adaptation mérite d’être interrogée.

Une société capable de résilience est une société qui sait continuer à avancer malgré les difficultés. Une société résignée est une société qui finit par croire que les difficultés ne peuvent plus être transformées. Entre les deux, il existe un espace décisif : celui du pouvoir d’agir.

C’est dans cet espace que le citoyen cesse d’être seulement celui qui supporte les conséquences d’un système et redevient celui qui peut contribuer à le questionner, à le surveiller et à participer à sa transformation.

Au Cameroun, comment pouvons-nous préserver cette précieuse capacité à « nous débrouiller » tout en refusant que la débrouillardise devienne une manière de normaliser durablement ce qui devrait collectivement changer ?

Par KASSI Roland, pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun