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Pourquoi obéissons-nous même lorsque personne ne nous oblige ?

Personne ne nous force à nous lever quand l’autorité entre. Personne ne nous oblige à baisser la voix devant le chef. Personne ne nous contraint à reproduire les hiérarchies que nous déplorons. Et pourtant, nous le faisons. Presque toujours. Presque tous.

Imaginez la scène suivante. Une réunion publique et un responsable local entre dans la salle. Sans qu’on le lui demande, quelqu’un ajuste sa posture. Une autre baisse les yeux. Un troisième attend que l’autorité parle avant de s’exprimer. Personne n’a donné d’ordre. Personne n’a menacé. Et pourtant, le corps a obéi avant que l’esprit n’ait eu le temps de décider. Cette obéissance-là, spontanée soit-elle, automatique, non contrainte est à notre avis peut-être la forme la plus puissante et la plus troublante du pouvoir. Parce qu’elle n’a besoin de personne pour s’exercer.

Reprenons ici l’avis de quelques penseurs, philosophes sur la question :

Étienne de La Boétie : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement que vous ne le souteniez plus. » Discours de la servitude volontaire, 1549

Michel Foucault : « Le pouvoir s’exerce à travers des dispositifs qui produisent des sujets disciplinés non pas malgré eux, mais avec leur participation active. » Surveiller et punir, 1975

Pierre Bourdieu : « L’habitus est ce rapport au monde qui fait que nous agissons comme si les règles du jeu social étaient des lois naturelles sans jamais les avoir explicitement acceptées. » Le Sens pratique, 1980

Hannah Arendt : « La banalité du mal réside non dans la monstruosité des bourreaux, mais dans leur incapacité à penser à s’arrêter et à se demander ce qu’ils font. » Eichmann à Jérusalem, 1963

La servitude volontaire, une question vieille de cinq siècles

En 1549, Étienne de La Boétie posait déjà cette question avec une clarté troublante. Comment se fait-il, demandait-il, qu’un seul homme ou un groupe restreint parvienne à tenir en sujétion des millions d’autres ? La réponse ne tenait pas à la force brute. Elle tenait à ce que les dominés eux-mêmes consentaient à leur propre servitude parfois sans même s’en rendre compte. La Boétie l’appelait la servitude volontaire. Et il affirmait, avec une audace remarquable pour son époque, que cette servitude n’était pas naturelle car elle était apprise, cultivée, entretenue.

Cinq siècles plus tard, la question demeure entière. Et les réponses que la philosophie, la psychologie et la sociologie ont apportées depuis sont à la fois plus précises et plus inquiétantes. Car l’obéissance sans contrainte n’est pas une anomalie, c’est une disposition profondément ancrée dans la manière dont nous sommes formés, dès l’enfance, à habiter le monde social.

Scène ordinaire : l’obéissance invisible

Un fonctionnaire sait que son supérieur a tort. Il le sait, ses collègues le savent, tout le monde dans le bureau le sait. Et pourtant, personne ne dit rien. Personne n’a reçu d’instruction de se taire. Aucune sanction n’a été annoncée. Mais chacun a intégré, à force d’expériences passées, que parler coûte plus qu’il ne rapporte. L’obéissance s’est installée sans ordre — juste par le calcul silencieux de ce que la parole vraie pourrait coûter.

Quatre ressorts de l’obéissance sans contrainte

  1. L’habitus : l’obéissance inscrite dans le corps  

Bourdieu a montré que nos dispositions sociales ne sont pas des choix conscients. Elles sont le résultat d’un long apprentissage qui s’inscrit dans le corps lui-même — dans la façon de se tenir, de parler, de regarder, de se taire. L’habitus est cet ensemble de dispositions durables qui font que nous agissons conformément aux règles de notre position sociale sans jamais avoir besoin de les consulter. On n’obéit pas parce qu’on décide d’obéir — on obéit parce que l’obéissance est devenue une seconde nature.

  • Le regard imaginaire : être surveillé sans l’être

Foucault, s’inspirant du Panoptique de Bentham, a montré que le pouvoir disciplinaire le plus efficace est celui qui rend la surveillance inutile en la faisant intérioriser. On se comporte comme si on était regardé — même seul. On censure sa propre parole — même sans interlocuteur menaçant. Le regard du pouvoir est devenu intérieur : nous sommes nos propres gardiens.

  • La pression du groupe : le conformisme comme survie sociale

Les célèbres expériences de Solomon Asch dans les années 1950 ont démontré que des individus parfaitement sains d’esprit donnent de mauvaises réponses évidentes parce que le groupe autour d’eux les a données en premier. La pression sociale n’est pas une menace explicite : c’est l’inconfort diffus de la déviance, la peur de l’exclusion, le besoin d’appartenance. Nous obéissons aux normes du groupe parce que nous avons viscéralement besoin d’en faire partie.

  • L’autorité légitime : obéir par délégation de jugement

L’expérience de Milgram (1961) a révélé que des individus ordinaires pouvaient administrer ce qu’ils croyaient être des chocs électriques douloureux à des inconnus simplement parce qu’un homme en blouse blanche leur disait de continuer. L’autorité n’avait aucun moyen de contrainte réelle. Elle avait quelque chose de plus puissant : la légitimité. Nous déléguons notre jugement à ceux que nous reconnaissons comme autorités et cette délégation peut nous mener très loin.

Milgram et Arendt : la banalité de l’obéissance

L’expérience de Stanley Milgram est l’une des plus dérangeantes de toute l’histoire de la psychologie sociale. En 1961, l’année du procès Eichmann il a démontré que 65 % des participants ordinaires étaient prêts à administrer des chocs électriques de 450 volts à un inconnu, sur simple instruction d’un expérimentateur en blouse blanche. Personne n’était forcé. Personne ne risquait rien à refuser. Et pourtant, les deux tiers ont continué parfois en tremblant, parfois en pleurant parce qu’une voix d’autorité leur disait : « L’expérience doit continuer. »

C’est ce que démontra d’ailleurs Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem. Pour elle, ce que Milgram a découvert n’est pas que les hommes sont mauvais. C’est qu’ils sont obéissants et que l’obéissance, dans certaines conditions, peut produire le mal le plus ordinaire. C’est précisément ce qu’Arendt avait observé au procès d’Adolf Eichmann cet organisateur logistique de la Shoah qui se défendait non pas en niant les faits, mais en affirmant qu’il avait simplement obéi aux ordres. Arendt n’y vit pas un monstre, mais quelque chose de bien plus troublant : un homme ordinaire, banal, qui avait suspendu son jugement moral au profit de la conformité institutionnelle. La banalité du mal, ce n’est pas la cruauté c’est l’absence de pensée et l’obéissance sans réflexion.

Milgram lui-même en fut bouleversé : « Si un système de camps de concentration devait être mis en place aux États-Unis, on trouverait facilement le personnel nécessaire dans n’importe quelle ville de taille moyenne. »

Le problème n’est donc pas l’obéissance en soi. C’est l’obéissance sans réflexion — cette suspension du jugement moral au profit du confort social, de l’appartenance au groupe ou de la déférence à l’autorité. C’est l’obéissance qui ne se pose jamais la question : est-ce que ce à quoi j’obéis mérite mon obéissance ? Est-ce que cette règle est juste ? Est-ce que cette autorité est légitime ? Est-ce que mon silence sert la vérité ou la trahit ?

La Boétie avait raison sur un point : la domination n’a pas besoin de la force quand elle dispose du consentement. Et le consentement le plus efficace est celui qu’on ne remarque même plus parce qu’il est devenu une habitude, un réflexe, une façon d’être au monde. C’est là que réside le vrai danger : non pas dans les tyrans qui nous ordonnent d’obéir, mais dans les petites obéissances quotidiennes que nous offrons sans qu’on nous les demande, et qui, accumulées, font le lit de toutes les grandes soumissions.

Nous obéissons sans y être obligés parce que l’obéissance a été inscrite en nous par l’éducation, par la pression du groupe, par l’intériorisation du regard de l’autorité, par la peur diffuse de la déviance. Ces mécanismes ne sont pas des fatalités : ils peuvent être reconnus, nommés, questionnés. La liberté ne commence pas au moment où l’on renverse le tyran, elle commence au moment où l’on s’arrête, une fraction de seconde, avant d’obéir, et où l’on se demande : pourquoi est-ce que je fais ça ? Est-ce que je le choisis vraiment ? C’est dans cet instant de réflexion infime, discret, souvent solitaire que réside l’essentiel de la résistance citoyenne.

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