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Pourquoi les rapports de domination survivent-ils à ceux qui les ont créés ?

Les dictateurs meurent. Les esclavagistes ont disparu. Les colons sont partis. Pourtant, les structures qu’ils ont bâties continuent de façonner nos vies. Ce n’est pas un mystère ni un fait anodin, c’est un mécanisme. Et se questionner pour le comprendre est la première étape pour le défaire.

Il y a quelque chose de profondément déconcertant dans la durabilité des systèmes d’oppression. Les hommes qui ont construit la traite négrière sont morts depuis des siècles et pourtant ses effets sur les inégalités raciales mondiales sont encore mesurables aujourd’hui. Les colonisateurs ont quitté l’Afrique il y a soixante ans et pourtant les frontières qu’ils ont tracées au cordeau, les institutions qu’ils ont imposées, les hiérarchies qu’ils ont instillées continuent de structurer la vie politique, économique et mentale du continent. Comment est-ce possible ? Pourquoi un rapport de domination survit-il à ceux qui l’ont instauré ? La réponse tient en un mot à notre avis (comme constitué comme hypothèse dans l’esprit de cet article) : intériorisation.

Frantz Fanon est pertinent et utile quand l’on se questionne sur les rapports de domination et la perpétuation des systèmes.

« Le colonisé est un persécuté qui aspire en permanence à prendre la place du persécuteur. »

Les Damnés de la Terre, 1961

La domination qui n’a plus besoin de maître

Le génie si l’on peut appeler ça ainsi d’un système de domination durable, c’est de parvenir à se rendre inutile en tant que contrainte extérieure. Le maître n’a plus besoin d’être là quand l’esclave a intégré les règles du maître comme les siennes propres. Le colonisateur n’a plus besoin d’administrer quand le colonisé a intériorisé l’idée que ses propres pratiques, sa langue, ses valeurs sont inférieures. C’est ce que Bourdieu appelle la violence symbolique : une domination qui ne s’impose pas par la force, mais par l’adhésion parfois inconsciente, toujours profonde des dominés eux-mêmes.

Foucault, lui, va plus loin encore. Dans son analyse des institutions disciplinaires tels que : prisons, écoles, hôpitaux il montre que le pouvoir ne réside pas dans un individu ou un groupe, mais dans des dispositifs, des normes, des pratiques qui fabriquent des sujets obéissants sans qu’on ait besoin de les contraindre à chaque instant. Le gardien de prison n’a plus besoin de surveiller il suffit que le prisonnier sache qu’il pourrait être surveillé. C’est le principe du Panoptique. Et ce principe, transposé à l’échelle sociale, explique pourquoi les rapports de domination persistent bien au-delà de la disparition de leurs architectes.

Les frontières africaines ont été tracées par des puissances coloniales lors de la Conférence de Berlin (1884-1885), sans tenir compte des réalités ethniques, culturelles ou géographiques du continent. Soixante ans après les indépendances, ces mêmes frontières structurent toujours les États, alimentent les conflits intercommunautaires et conditionnent les politiques migratoires reproduisant, sans que personne ne l’ait explicitement décidé, une logique de division héritée de la colonisation.

Trois mécanismes qui font durer la domination

  • L’intériorisation des normes

Le dominé finit par adopter le regard du dominant sur lui-même. Il juge sa propre culture, sa propre langue, ses propres pratiques à l’aune des critères du dominant. Cette intériorisation est le mécanisme le plus efficace — et le plus difficile à démonter — parce qu’elle transforme la contrainte extérieure en conviction intime. On ne combat plus ce qu’on croit être une vérité sur soi-même.

  • La sédimentation institutionnelle

Les institutions bâties par et pour la domination survivent à leurs fondateurs parce qu’elles créent des intérêts, des habitudes, des routines. Une loi héritée de la période coloniale reste en vigueur non pas parce que quelqu’un la défend activement, mais parce que personne n’a encore entrepris de la réformer et que ceux qui profitent du statu quo n’ont aucune raison de le faire.

  • La reproduction sociale

Les inégalités produites par la domination engendrent des conditions qui reproduisent ces mêmes inégalités à la génération suivante. Un enfant né dans la pauvreté structurelle héritée de l’exclusion historique a statistiquement moins de chances d’accéder aux ressources qui lui permettraient de briser ce cycle. La domination se perpétue ainsi non par volonté mais par inertie ce que Bourdieu nomme la reproduction des capitaux.

L’imitation du dominant par le dominé ; c’est la grande lucidité de Fanon : le colonisé libéré aspire souvent non pas à abolir le système du colonisateur, mais à en prendre la place. Les élites post-coloniales reproduisent parfois les mêmes logiques d’extraction, de hiérarchie et d’exclusion que les régimes qu’elles ont renversés en changeant simplement la couleur de ceux qui y ont accès.

Le cas africain : domination héritée, domination renouvelée

L’Afrique postcoloniale est un laboratoire particulièrement révélateur de ces mécanismes. Les indépendances des années 1960 ont mis fin à la domination politique directe des puissances coloniales. Mais elles n’ont pas automatiquement mis fin aux rapports de domination qu’elles avaient instaurés. La Françafrique, ce réseau d’intérêts économiques, politiques et militaires liant la France à ses anciennes colonies a fonctionné pendant des décennies et fonctionne comme un système de domination sans colonisateur officiel. Les dirigeants africains qui y participent sont africains. Les populations qui en subissent les effets étaient africaines. Mais la logique d’extraction et de subordination demeure. Raison pour laquelle pour Achille Mbembe, dans Critique de la raison nègre, 2013 ; les indépendances ont changé les hommes au sommet. Elles n’ont pas toujours changé les structures à la base.

Mais la domination ne vient pas toujours de l’extérieur. À l’intérieur même des sociétés africaines, des rapports de domination anciens hiérarchies de genre, de caste, d’ethnie, d’âge persistent avec la même efficacité. Un patriarcat millénaire n’a pas besoin d’un patriarche en vie pour continuer à fonctionner : il lui suffit que ses normes soient intériorisées par les femmes elles-mêmes, transmises aux enfants, reproduites dans les institutions et légitimées par la tradition.

Défaire ce qui dure : une politique de la conscience

Comprendre pourquoi les rapports de domination survivent à leurs créateurs n’est pas un exercice de fatalisme. C’est au contraire la condition d’une action lucide. Car si la domination se perpétue par intériorisation, par sédimentation institutionnelle et par reproduction sociale, alors la résistance doit s’attaquer à ces trois niveaux simultanément.

  1. Au niveau individuel, cela commence par ce que Fanon appelait la désaliénation : le travail de se regarder sans les yeux du dominant, de réapprendre à valoriser ce que le système dominant a dévalué sa langue, ses savoirs, ses pratiques. Ce n’est pas du nationalisme naïf. C’est une hygiène mentale nécessaire à toute émancipation réelle.
  2. Au niveau institutionnel, cela exige un travail de réforme délibéré et patient réviser les lois héritées, transformer les structures qui reproduisent les inégalités, créer des institutions nouvelles conçues pour servir les dominés plutôt que les dominant. Ce travail est long, ingrat, rarement spectaculaire. Mais c’est lui qui détermine si une indépendance politique se traduit en libération réelle.
  3. Au niveau collectif, enfin, cela passe par la transmission éduquer les générations suivantes non pas dans la honte ou la nostalgie, mais dans la conscience critique des mécanismes qui ont produit les inégalités qu’elles héritent. Une société qui ne comprend pas d’où vient sa domination est condamnée à la reproduire, même avec les meilleures intentions.

Les rapports de domination survivent à leurs créateurs parce qu’ils ont réussi, au fil du temps, à se rendre invisibles à se glisser dans les institutions, les normes, les corps et les esprits de ceux qu’ils oppriment. C’est leur force. Mais c’est aussi leur faiblesse car ce qui a été intériorisé peut-être désappris, ce qui a été institué peut-être réformé, ce qui a été transmis peut-être interrompu. Mettre fin à un rapport de domination ne demande pas seulement du courage politique. Cela demande de la lucidité la capacité à voir, sans détourner le regard, les structures qui nous habitent et que nous habitons à notre tour.

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