Sommes-nous plus libres qu’il y a 66 ans ?

En 1960, une partie de l’Afrique devient indépendante. Le mot est immense. Indépendance. Il signifie alors la fin d’un ordre politique dans lequel les décisions essentielles concernant les territoires africains sont prises ailleurs. Il porte la promesse d’une souveraineté retrouvée, d’une capacité à décider pour soi-même, à définir ses priorités, à construire ses institutions et à imaginer son propre avenir.
Soixante-six ans plus tard, la question mérite pourtant d’être posée autrement. Sommes-nous réellement plus libres ?
La réponse la plus facile serait oui. Nous avons des États souverains, des constitutions, des élections, des universités, des entreprises nationales, des médias, Internet et des espaces d’expression qui n’existaient pas sous la domination coloniale.
Mais la liberté n’est pas seulement l’absence d’un maître visible. On peut être juridiquement libre et économiquement dépendant. Politiquement souverain et technologiquement captif. Libre de parler, mais soumis à des mécanismes sociaux qui déterminent ce qu’il est acceptable de dire. Libre de choisir, tout en étant continuellement influencé dans la manière dont nous percevons nos choix.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si nous sommes plus libres qu’en 1960. Elle est de savoir de quelles contraintes nous nous sommes libérés, et lesquelles nous avons simplement remplacées par d’autres.
- En 1960, la liberté avait un visage
Il faut d’abord se souvenir de ce que représentait l’indépendance. La domination coloniale n’était pas une abstraction. Elle organisait le territoire, l’économie, les institutions, les déplacements, l’éducation et les hiérarchies sociales. La liberté politique signifiait notamment pouvoir décider sans qu’une puissance étrangère dispose d’une autorité supérieure sur le territoire. L’indépendance constituait donc une rupture fondamentale. Mais elle portait aussi une ambiguïté. Obtenir un État indépendant ne signifiait pas nécessairement disposer de tous les moyens permettant d’exercer pleinement cette indépendance. Il faut donc distinguer la souveraineté juridique d’une autonomie réelle.
Un pays peut disposer d’un drapeau, d’un gouvernement, d’un hymne et d’un siège dans les organisations internationales tout en restant fortement contraint par ses dépendances économiques, financières, militaires, commerciales ou technologiques.
Cette distinction est devenue encore plus importante avec le temps.
- La liberté politique
Sur le plan politique, les progrès sont indéniables. Le citoyen contemporain dispose, en principe, d’espaces de participation qui étaient inimaginables sous l’administration coloniale. Il peut voter, créer une association, prendre la parole publiquement, produire du contenu, interpeller les autorités et, dans certaines limites, contester les décisions politiques. Mais une démocratie ne se mesure pas seulement à l’existence d’une urne. Elle se mesure aussi à ce qui se passe entre deux élections.
Que vaut le droit de voter si le citoyen n’a presque aucun moyen d’influencer les décisions publiques une fois le scrutin terminé ? Que vaut la liberté d’expression si la peur de perdre son emploi, sa réputation ou ses relations sociales conduit chacun à s’autocensurer ? Que vaut la pluralité politique lorsque l’appartenance à un groupe devient plus importante que la qualité des arguments ?
La liberté politique suppose davantage que le choix de ceux qui gouvernent. Elle suppose des contre-pouvoirs, une presse capable d’enquêter, une justice suffisamment indépendante, des institutions responsables et des citoyens capables de demander des comptes. Depuis 1960, nous avons gagné en souveraineté. Mais la souveraineté d’un État ne garantit pas automatiquement la liberté de ceux qui y vivent.
- Être indépendant économiquement
C’est probablement sur le terrain économique que la question de la liberté devient la plus intéressante. Un individu qui dispose légalement du droit de choisir son métier mais qui n’a pratiquement aucune possibilité d’emploi est-il économiquement libre ? Une jeune personne qui peut théoriquement entreprendre mais qui n’a pas accès au financement, aux infrastructures ou aux marchés nécessaires peut-elle réellement choisir sa trajectoire ?
La liberté économique ne consiste pas uniquement à ne pas être empêché. Elle implique aussi de disposer de capacités réelles d’action. Avoir le droit de faire quelque chose et avoir les moyens de le faire sont deux réalités différentes.
On peut être juridiquement libre d’étudier, mais ne pas pouvoir payer ses études. Libre de se déplacer, mais ne pas disposer des ressources nécessaires. Libre d’entreprendre, mais évoluer dans un environnement où l’accès au capital, aux marchés ou aux réseaux est profondément inégal. La liberté devient alors une question de ressources. Et cette question est particulièrement importante dans des sociétés où une grande partie de la population vit encore sous la contrainte de la précarité. Quand la survie absorbe l’essentiel de l’énergie disponible, quelle place reste-t-il pour la liberté ?
- La liberté numérique
En 1960, personne ne pouvait imaginer qu’un téléphone placé dans une poche permettrait un jour d’accéder en quelques secondes à une quantité presque infinie d’informations. Nous avons gagné quelque chose d’extraordinaire : une capacité d’accès, de publication et de communication sans précédent. Une personne peut aujourd’hui produire une information sans posséder un journal, publier une vidéo sans posséder une chaîne de télévision et atteindre un public situé à des milliers de kilomètres.
C’est une forme nouvelle de liberté. Mais elle a son envers. Nous sommes désormais entourés de systèmes capables de suivre nos comportements, d’enregistrer nos préférences, de prédire certains de nos choix et de sélectionner une partie des informations auxquelles nous sommes exposés. Nous sommes libres de naviguer, mais qui décide de ce que nous voyons lorsque nous naviguons ? Nous sommes libres de chercher, mais qui organise les résultats qui nous apparaissent ? Nous sommes libres de nous informer, mais qui détermine quelles informations deviennent visibles, virales ou invisibles ?
La liberté numérique ne peut donc pas être réduite à l’accès à Internet. Elle implique aussi la maîtrise de nos données, la compréhension des algorithmes, la capacité à distinguer information et manipulation et la possibilité de préserver une part de notre autonomie mentale. Autrement dit, nous avons gagné un immense espace de liberté tout en entrant dans un univers où l’influence est devenue beaucoup plus sophistiquée.
- Et socialement, sommes-nous plus libres ?
La question est peut-être encore plus intime. Il y a 66 ans, les sociétés africaines étaient traversées par des normes sociales extrêmement fortes. Certaines ont changé. Les femmes ont conquis davantage d’espaces dans l’éducation, la vie professionnelle et la vie publique. Les jeunes disposent de nouvelles possibilités d’expression. Les individus peuvent davantage choisir leur trajectoire, leur profession, leur lieu de vie et leurs affiliations.
Mais la liberté sociale ne progresse jamais de manière uniforme. Certaines contraintes disparaissent, d’autres se transforment.
Hier, la communauté pouvait imposer directement certains comportements. Aujourd’hui, elle peut agir à travers la réputation, les réseaux sociaux, la pression familiale, les normes de réussite ou le regard permanent des autres. Nous sommes peut-être moins surveillés par certaines institutions, mais davantage exposés au regard collectif.
- La liberté est une responsabilité
Nous avons tendance à concevoir la liberté comme une possibilité de pouvoir parler, pouvoir choisir, pouvoir circuler, pouvoir entreprendre et pouvoir voter. Mais la liberté implique également une responsabilité. Être libre de publier signifie aussi être responsable de ce que l’on diffuse. Être libre de critiquer signifie accepter que d’autres puissent nous répondre. Être libre de choisir ses représentants signifie accepter de s’intéresser à la manière dont ils gouvernent. Être libre de penser signifie accepter de rencontrer des idées qui nous déplaisent.
La liberté démocratique est inconfortable précisément parce qu’elle ne nous garantit pas d’avoir raison. Elle nous oblige à coexister avec ceux qui pensent différemment.
Alors, sommes-nous plus libres qu’en 1960 ?
Oui. Mais cette réponse serait trop simple. Nous sommes probablement plus libres dans certains domaines, et soumis à des contraintes nouvelles dans d’autres. Nous avons gagné la souveraineté politique, mais nous continuons à négocier avec de puissantes dépendances économiques. Nous avons gagné une capacité d’expression extraordinaire, mais nous évoluons dans des environnements informationnels capables d’orienter notre attention. Nous avons davantage de droits sociaux, mais leur exercice reste profondément déterminé par la classe sociale, le genre, les ressources et le lieu où nous vivons. Nous avons davantage de possibilités de choisir, mais nous sommes aussi exposés à davantage de mécanismes qui cherchent à influencer nos choix.
La liberté ne disparaît pas nécessairement lorsque la contrainte devient invisible. Elle devient simplement plus difficile à identifier. En 1960, il était relativement facile de désigner celui qui détenait le pouvoir politique. Aujourd’hui, le pouvoir est beaucoup plus fragmenté. Il se trouve dans les institutions, certes, mais aussi dans les marchés, les plateformes numériques, les normes sociales, les réseaux d’influence, les infrastructures technologiques et parfois même dans nos propres habitudes.
L’indépendance n’était peut-être pas la fin de la lutte pour la liberté. Les indépendances de 1960 ont constitué une rupture historique majeure. Mais elles ne pouvaient pas régler à elles seules toutes les questions que la liberté pose à une société. Elles ont permis de récupérer une partie essentielle du pouvoir de décider. La génération actuelle doit désormais s’interroger sur les conditions qui permettent réellement d’exercer cette capacité de décision, car l’indépendance politique n’est qu’une dimension de la liberté. Il faut pouvoir décider politiquement, pouvoir vivre dignement, pouvoir accéder à l’information, pouvoir penser sans être constamment manipulé, pouvoir participer à la vie collective, pouvoir contester sans être réduit au silence et même pouvoir être soi-même sans être enfermé dans une identité imposée.
Soixante-six ans après 1960, la question n’est donc plus seulement celle de la libération d’un territoire. Elle est devenue celle de l’autonomie des individus et des sociétés face aux multiples forces qui cherchent à déterminer leur avenir à leur place. Et cette lutte-là est probablement beaucoup moins spectaculaire. Elle ne se joue pas toujours dans les rues ou dans les palais présidentiels, elle se joue aussi dans une salle de classe, dans une famille, devant un écran, dans un bureau, dans une entreprise, dans une conversation et parfois dans cette décision très simple : ne pas laisser quelqu’un d’autre penser à notre place.
ELSA ROSE NDJOUN CHEPING
