Changer d’opinion est-il une preuve de faiblesse ?

Nous pardonnons assez facilement à quelqu’un de s’être trompé, à condition qu’il ne le reconnaisse pas trop vite. Nous tolérons l’erreur ; nous sommes parfois beaucoup moins indulgents avec celui qui revient sur sa position. Dans une discussion, dire « je me suis trompé » peut donner l’impression de céder. Dans une famille, au travail ou dans un débat politique, reconnaître que l’autre avait raison peut même être vécu comme une petite défaite.
Penser se résume-t-il à un combat dont il faut absolument sortir vainqueur ?
Nous avons appris à associer la constance à la force. Celui qui ne change jamais d’avis est décrit comme quelqu’un de ferme, de solide et de convaincu. Par contre, celui qui modifie régulièrement sa position est soupçonné d’être influençable, indécis et opportuniste.
Mais cette conception repose sur le fait que nous confondons parfois fidélité à soi-même et fidélité à ses opinions. Or les deux ne sont pas la même chose.
Changer d’opinion ne signifie pas nécessairement ne plus savoir qui l’on est. Cela peut, au contraire, signifier que l’on accepte de laisser ce que l’on apprend transformer ce que l’on pensait savoir. Pourquoi ne pas nous demander « Qu’est-ce qui t’a convaincu de changer ? » au lieu de « Pourquoi as-tu changé d’avis ? »
I. L’opinion n’est pas une identité
Nous parlons souvent de nos opinions comme si elles étaient des morceaux de nous-mêmes. « Je suis de gauche. », « Je suis conservateur. », « Je suis contre ceci. », « Je suis pour cela. »
À force d’être répétées, certaines convictions cessent même de fonctionner comme de simples idées. Elles deviennent des marqueurs d’identité. C’est là que le désaccord devient compliqué. Contredire une opinion peut alors être vécu comme une attaque contre la personne qui la porte. Et lorsque notre identité est engagée dans une croyance, reconnaître que cette croyance était erronée implique davantage qu’une correction intellectuelle, il faut accepter une petite déstabilisation de soi. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles nous pouvons nous accrocher à certaines idées bien après que les faits ont commencé à les fragiliser.
Le phénomène est particulièrement visible dans les débats politiques. Une personne peut continuer à défendre un candidat, un parti ou une position malgré des informations qui devraient normalement l’amener à reconsidérer son jugement. Non pas nécessairement parce qu’elle est incapable de comprendre les faits, mais parce qu’admettre l’erreur peut avoir un coût symbolique. Que dira mon entourage ? Que penseront ceux à qui j’ai donné des leçons ? Comment reconnaître que j’ai défendu pendant des années quelque chose qui ne tenait peut-être pas ? Il est parfois plus facile de modifier les faits dans notre tête que de modifier l’image que nous avons de nous-mêmes.
II. La cohérence peut devenir une prison
Nous valorisons énormément la cohérence. Et c’est généralement une bonne chose. Une personne qui change de position chaque matin au gré de son intérêt inspire difficilement confiance. Mais la cohérence peut devenir dangereuse lorsqu’elle se transforme en obligation de ne jamais évoluer.
La rigidité intellectuelle peut dans bien des cas se présenter sous les apparences de la conviction. On dit « Moi, je n’ai jamais changé d’avis. », comme si l’absence d’évolution constituait en elle-même une preuve de solidité.
Mais réfléchissons un instant. Comment pourrait-on raisonnablement attendre d’une personne qu’elle pense exactement la même chose à vingt ans, trente ans ou cinquante ans, après avoir rencontré de nouvelles personnes, lu de nouveaux livres, vécu des expériences différentes et découvert des informations qu’elle ne possédait pas auparavant ?
Une pensée qui ne change jamais n’est pas nécessairement une pensée solide. Elle peut simplement être une pensée qui n’a jamais accepté d’être mise à l’épreuve.
Il faut cependant se méfier d’un autre piège. Défendre la possibilité de changer d’opinion ne signifie pas glorifier l’inconstance. Il y a une différence entre réviser son jugement et changer de position au gré du vent. La première démarche suppose un travail intellectuel. La seconde peut relever de la conformité, de l’opportunisme ou de l’influence. Changer d’avis parce qu’un argument est meilleur que celui que nous avions n’est pas la même chose que changer d’avis parce que tout le monde autour de nous pense autrement.
De la même manière, modifier sa position après avoir vérifié une information n’est pas comparable au fait de suivre mécaniquement une tendance sur les réseaux sociaux. La souplesse intellectuelle n’est donc pas l’absence de convictions. C’est la capacité à tenir ses convictions suffisamment fermement pour pouvoir les défendre, mais suffisamment souplement pour pouvoir les réviser. Cette nuance est importante.
III. Et la démocratie dans tout ça ?
Changer d’avis est-il une preuve de faiblesse ? Cette question dépasse largement la psychologie individuelle. Elle touche directement à la démocratie. Une démocratie suppose que les citoyens puissent être convaincus. Elle suppose donc qu’ils puissent aussi changer d’avis. Si chacun entre dans l’espace public avec une opinion définitive, aucune discussion véritable n’est possible. Il ne reste que la confrontation de certitudes. Le débat devient alors un théâtre étrange où chacun parle non pas pour comprendre ou être convaincu, mais pour gagner. Nous le voyons dans les conversations politiques, sur les réseaux sociaux et parfois même dans nos familles.
On écoute moins l’argument qu’on ne cherche la faille chez celui qui le prononce. On ne demande plus si c’est vrai ou fondé mais de quel côté est-il. Et une fois que nous avons déterminé le camp, nous savons déjà si nous devons accepter ou rejeter ce qui va suivre.
C’est ainsi que la polarisation prospère. Une société dans laquelle personne ne peut changer d’avis devient progressivement une société dans laquelle chacun doit défendre son camp, même lorsque celui-ci a tort. Une démocratie a besoin de citoyens capables de changer d’avis.
IV. Le courage intellectuel est peut-être ailleurs
Il faut donc peut-être renverser notre définition de la force. Nous avons tendance à admirer celui qui tient bon. Mais il faut parfois davantage de courage pour dire « J’avais tort. » Il faut accepter de perdre une position sociale, une réputation d’expert, une part de son ego. Il faut accepter le regard de ceux qui nous rappelleront que nous avions affirmé exactement le contraire quelques mois plus tôt. Il faut surtout accepter que nous ne sommes pas les meilleurs juges de nos propres certitudes.
Nos opinions sont façonnées par notre histoire, notre famille, notre milieu social, notre éducation, nos expériences, nos émotions et les informations auxquelles nous avons accès. Une partie de ce que nous appelons « mes idées » est donc aussi le produit d’un monde qui nous a précédés. Cela ne signifie pas que nous ne sommes pas libres. Cela signifie que la liberté intellectuelle n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle se travaille.
Nous changeons de métier, de ville, de relations, de goûts, parfois de valeurs. Pourquoi nos idées seraient-elles les seules à devoir rester immobiles ? Bien sûr, certaines convictions méritent d’être défendues avec constance. Mais même celles-ci doivent pouvoir être confrontées à la réalité. La fidélité à une valeur n’exige pas nécessairement la fidélité à toutes les opinions que nous avons autrefois formulées en son nom. On peut continuer à croire à la justice et changer sa conception de ce qu’elle exige. On peut continuer à défendre la liberté et revoir sa compréhension de ce qui la menace. On peut continuer à vouloir une société plus égalitaire et reconnaître que certaines solutions que l’on défendait ne produisent pas les effets espérés.
Changer d’opinion n’est donc ni automatiquement une faiblesse ni automatiquement une preuve d’intelligence. Tout dépend de ce qui nous fait changer. Si nous changeons parce que nous avons peur d’être seuls, nous avons peut-être simplement suivi le groupe. Si nous changeons parce que notre intérêt personnel l’exige, nous avons peut-être simplement changé de stratégie. Mais si nous changeons parce que nous avons rencontré un argument plus solide, une réalité que nous ignorions ou une expérience qui a déplacé notre regard, alors ce changement n’est pas une défaite. C’est peut-être l’un des signes les plus discrets de la maturité intellectuelle. Car penser ne consiste pas seulement à avoir des idées. Penser, c’est aussi accepter de les perdre.
ELSA ROSE NDJOUN CHEPING
