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Peut-on construire du collectif dans une société où chacun doit d’abord se débrouiller ?  

Dans nos sociétés contemporaines, l’injonction à l’autonomie s’est muée en impératif de survie. Avant de faire société, l’individu moderne doit d’abord « se débrouiller », c’est à dire sécuriser son logement, pérenniser son emploi, administrer ses propres risques. Cette atomisation produit un paradoxe cruel du collectif qui apparaît trop souvent comme un luxe réservé à ceux qui ne luttent pas pour maintenir leur tête hors de l’eau. Peut-on encore tisser du commun là où l’énergie de chacun est consumée par sa propre préservation ?   

  1. Le piège du libéralisme existentiel 

L’erreur d’analyse fondamentale consiste à opposer naïvement l’individualisme de débrouille et l’impératif de solidarité. Lorsque les structures de protection sociale se fragilisent ou se bureaucratisent, la liberté se transforme en charge. Le sociologue Ulrich Beck analysait ce phénomène à travers le concept de « biographie réflexive », entre autre, l’individu est désormais sommé d’apporter des solutions individuelles à des contradictions strictement systémiques.

Dans ce contexte, exiger du citoyen qu’il « s’engage pour la communauté » s’apparente à une injonction paradoxale, voire à une violence morale. La solidarité décrétée d’en haut, lorsqu’elle est perçue comme une taxe prélevée sur des ressources personnelles déjà rares, génère le ressentiment plutôt que la cohésion.

  1. Du « chacun pour soi » au « soin réciproque »   

La philosophie politique offre pourtant une issue féconde. Alexis de Tocqueville observait dans la démocratie américaine le rôle crucial de la doctrine de l’« intérêt bien entendu », les individus ne s’associent pas par élan d’altruisme métaphysique, mais parce qu’ils réalisent la précarité fondamentale de leur solitude.

Le collectif de demain ne naîtra pas de l’abnégation moralisatrice, mais d’une réciprocité pragmatique :

  • La vulnérabilité partagée comme ciment : ce ne sont pas les individus autosuffisants qui créent les solidarités les plus résilientes, mais ceux qui reconnaissent explicitement les limites de leur propre isolement.
  • L’ancrage par les Communs : à l’image des travaux d’Elinor Ostrom sur la gouvernance des ressources partagées, le collectif se rebâtit autour d’objets concrets d’entraide (coopératives, réseaux de soins, gouvernance locale) plutôt qu’autour de grands récits idéologiques abstraits.
  1. Conclusion  

Peut-on construire du collectif dans une société de la débrouille ? Non seulement on le peut, mais on le doit, car la débrouille solitaire est une lente agonie. Nous devons cesser de percevoir le lien aux autres comme un impôt sur notre énergie déjà vacillante, et le redécouvrir pour ce qu’il est : la source même de cette énergie.

L’enjeu n’est pas d’attendre que la mer se calme pour apprendre à naviguer ensemble. Il est de comprendre que c’est en liant nos radeaux de fortune, au cœur même de la tempête, que nous cesserons d’être des survivants épuisés pour redevenir, enfin, des êtres humains..

ELSA ROSE NDJOUN CHEPING

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