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Quand l’argent choisit nos combats : pourquoi certains jeunes Africains défendent-ils des causes qui ne répondent pas aux urgences de leur communauté ?

Par Kendjou Taka Gabriel Ludovic
Analyse socio-politique pour Africtivist Citizen Lab Cameroon

Il y a une question que nous posons rarement lorsqu’un jeune Africain devient soudainement militant d’une cause : est-ce réellement son combat ? La question peut sembler provocatrice, mais elle ne l’est pas. Un jeune peut commencer sa journée à chercher un emploi, vivre dans un quartier où l’accès aux soins est difficile, avoir une famille qui peine à se nourrir et, quelques mois plus tard, devenir le porte-parole d’une cause dont il ne connaissait presque rien auparavant.

Il découvre alors un nouveau vocabulaire : justice climatique, droits numériques, bien-être animal, inclusion, santé sexuelle et reproductive, justice environnementale, droits des minorités, etc. Il participe à des webinaires, produit des publications, organise des campagnes, cherche des financements et finit parfois par parler à sa propre communauté comme si cette cause avait toujours été sa priorité.

Parfois, la cause est sincère. Parfois, elle est importée. Et parfois, plus simplement, elle est financée. C’est là que commence une question beaucoup plus dérangeante : dans quelle mesure les financements du développement influencent-ils les causes que les jeunes Africains choisissent de défendre ?

Le problème n’est pas la cause, c’est la hiérarchie des priorités

Il faut être précis. Défendre les animaux n’est pas absurde. Défendre les droits des personnes LGBTQ+, les droits numériques, l’environnement, les personnes handicapées ou la santé mentale n’est pas inutile. Au contraire, ces questions peuvent être parfaitement légitimes et certaines répondent à de véritables besoins africains.

Prenons le cas du bien-être animal au Cameroun. Une organisation internationale, OIPA, soutient actuellement un programme de stérilisation des chiens et chats errants dans le département de la Mifi, dans l’Ouest du pays. L’organisation estime que la surpopulation animale pose des problèmes sanitaires et que les méthodes utilisées pour la contrôler peuvent être cruelles.

Le problème n’est donc pas de savoir s’il faut s’occuper des chiens et des chats. La vraie question est plutôt de comprendre comment un jeune décide que cette cause mérite son énergie, son temps et sa voix, alors que sa propre communauté fait face simultanément à des problèmes de faim, de chômage, d’accès aux soins, d’éducation ou de logement.

Et surtout, est-ce lui qui a identifié cette priorité ou l’a-t-on convaincu qu’elle devait devenir sa priorité ?

La mécanique est plus subtile qu’un simple « financement contre militantisme »

Il serait trop facile d’accuser les bailleurs de « fabriquer » des militants. La réalité est beaucoup plus complexe. Les organisations internationales ont leurs propres priorités. Elles publient des appels à projets, définissent des secteurs d’intervention, fixent des indicateurs et mettent à disposition des financements.

Le jeune qui cherche des ressources regarde ensuite ce qui est disponible. Il adapte son projet, puis son discours et, parfois, son identité professionnelle. Il ne commence pas nécessairement par se demander : « Quel est le problème le plus urgent dans ma communauté ? » Il commence parfois par une autre question : « Qu’est-ce qui est financé actuellement ? »

Cette inversion est fondamentale.

Une étude sur les ONG africaines a justement montré que la rareté des ressources et la dépendance aux financements internationaux peuvent pousser des organisations à réaligner leur mission sur les priorités des bailleurs. Une autre analyse récente sur la localisation du financement en Afrique relève également que les organisations locales peuvent être contraintes de conformer leurs programmes à des cadres et priorités définis extérieurement, parfois déconnectés des réalités locales. Le phénomène a donc une dimension structurelle.

Le jeune ne vend pas forcément sa conscience. Il apprend simplement à survivre dans un marché du financement.

Le « mission creep » : quand l’organisation devient ce que le bailleur veut financer

Il existe un terme particulièrement intéressant : mission creep. Il désigne le déplacement progressif de la mission d’une organisation au-delà de son objectif initial.

Une association commence par travailler sur l’éducation. Puis elle découvre un financement sur le changement climatique et ajoute le climat. L’année suivante, un bailleur finance la santé mentale et elle ajoute la santé mentale. Puis vient un appel sur le genre et elle développe un programme consacré à cette question. Au bout de quelques années, l’organisation travaille sur tout, mais elle ne possède parfois une expertise profonde sur presque rien.

Le problème devient encore plus sérieux lorsque cette transformation touche les individus. Un jeune devient tour à tour militant climatique, défenseur des droits numériques, activiste LGBTQ+, ambassadeur de santé mentale, champion de la gouvernance, défenseur de l’environnement ou entrepreneur social.

Cela ne signifie pas nécessairement qu’il possède une expertise sur tous ces sujets. Il peut simplement être conduit vers ces domaines par les opportunités auxquelles il a accès.

Le paradoxe de l’« activisme alimentaire »

Il existe alors une forme d’économie politique du militantisme. Le jeune a besoin de vivre. Il a besoin de payer son transport. Il doit parfois aider sa famille. Il cherche un emploi et n’en trouve pas. Puis arrive un projet qui offre une petite indemnité, un per diem, une formation ou une mission de consultant. Il accepte.

Cela ne fait pas automatiquement de lui un opportuniste. Mais le risque apparaît lorsque sa survie financière commence à déterminer systématiquement ses convictions publiques.

Un financement devient alors plus qu’une ressource. Il devient un mécanisme d’orientation du discours. Et le jeune finit par défendre la cause qui paie son engagement plutôt que celle qui répond le mieux aux besoins de sa communauté.

Le chiffre qui devrait nous interpeller

Une enquête de Bridgespan auprès de 33 grandes ONG africaines a montré que les organisations africaines qui se développent dépendent largement de financements internationaux, alors même qu’une faible proportion de ces financements leur est directement destinée. L’étude souligne également la rareté des financements flexibles, pourtant essentiels pour renforcer l’autonomie organisationnelle.

Cette dépendance crée un déséquilibre de pouvoir. Celui qui possède l’argent possède une partie du pouvoir de définir les priorités. Et celui qui cherche l’argent apprend rapidement à comprendre le langage de celui qui le distribue.

C’est ainsi qu’un phénomène apparemment individuel devient politique.

Mais que veut réellement la communauté ?

C’est ici qu’une question simple devrait précéder tout projet : « Qu’est-ce que les personnes concernées considèrent elles-mêmes comme prioritaire ? »

Les données disponibles au Cameroun donnent une idée de l’ampleur des besoins fondamentaux. Pour 2026, l’UNICEF estime que 2,9 millions de personnes au Cameroun, dont 1,5 million d’enfants, auront besoin d’une assistance humanitaire. Les besoins concernent notamment la nutrition, la santé, l’éducation, l’eau, la protection et les moyens de subsistance.

Du côté de la jeunesse africaine, une enquête de la Fondation Mo Ibrahim montre que l’éducation et l’emploi constituent les deux premiers besoins de financement cités par les jeunes, respectivement 35,1 % et 34 %.

Ces chiffres ne signifient absolument pas qu’il faudrait abandonner les autres causes. Ils posent plutôt une question de proportion. Si une communauté réclame prioritairement des emplois, des soins, une école, de l’eau et de la sécurité, pourquoi son organisation de jeunesse devrait-elle soudainement consacrer l’essentiel de son énergie à une cause choisie ailleurs ?

Le danger : parler à la communauté avec un langage qu’elle ne reconnaît pas

C’est probablement l’un des problèmes les plus sous-estimés. Un jeune reçoit une formation. Il apprend les termes du programme. Il revient dans son quartier et commence à reproduire le langage du bailleur.

Mais son voisin ne parle pas de « résilience communautaire ». Il parle de la facture d’hôpital de son enfant. La mère du quartier ne parle pas de « transformation systémique ». Elle cherche comment payer les frais scolaires. Le jeune agriculteur ne parle pas de « mécanismes de gouvernance climatique ». Il cherche comment sauver sa récolte.

La fracture se crée alors. Le discours de l’organisation devient techniquement sophistiqué, mais socialement incompréhensible. Et paradoxalement, celui qui prétend représenter la communauté commence à parler une langue que la communauté ne parle pas.

Il existe pourtant un autre modèle

La localisation ne signifie pas seulement donner davantage d’argent aux organisations africaines. Elle signifie aussi déplacer une partie du pouvoir de définition des problèmes vers les communautés.

Le Forum des ONG d’Afrique de l’Ouest et du Centre souligne précisément que la localisation exige des financements accessibles et prévisibles, mais aussi que les systèmes humanitaires soient réellement centrés sur les priorités, capacités et besoins des populations concernées.

Autrement dit, ne demandons pas seulement aux Africains de mettre en œuvre les programmes. Demandons-leur aussi de définir les problèmes. Et surtout, acceptons qu’ils puissent définir des problèmes que les bailleurs n’avaient pas initialement prévu de financer.

Ce que devrait faire un jeune activiste avant d’accepter un financement

Avant d’accepter un financement, un jeune activiste devrait commencer par cinq questions essentielles : « Quel problème ma communauté m’a-t-elle réellement demandé de résoudre ? » ; « Quelles preuves montrent que ce problème est prioritaire ? » ; « Si aucun bailleur ne finançait cette cause, continuerais-je à la défendre ? » ; « Est-ce que mon langage est compréhensible pour les personnes que je prétends représenter ? » ; et enfin : « Le financement renforce-t-il mon autonomie ou me rend-il dépendant d’une priorité extérieure ? »

La troisième question est probablement la plus difficile. Si les réponses sont honnêtes, beaucoup de choses deviennent plus claires.

Il faut également arrêter de mépriser les petites causes

Il serait toutefois dangereux de tomber dans l’excès inverse. Dire qu’un jeune Africain devrait uniquement parler de faim, de chômage ou de santé serait reproduire une autre forme de paternalisme.

Une société n’est pas obligée de choisir entre les chiens et les enfants, entre le climat et l’emploi, entre les droits numériques et la santé. Les causes peuvent être reliées.

La protection des animaux peut relever de la santé publique. La protection de l’environnement peut créer des emplois. Les droits numériques peuvent améliorer l’accès aux services publics. La santé mentale peut être liée au chômage et aux conflits.

La question n’est donc pas de supprimer les « causes importées ». Il faut plutôt africaniser leur justification : pourquoi cette cause est-elle importante ici ? Quel problème local résout-elle ? Qui l’a identifiée ? Quelles personnes en bénéficient ? Quels sont les résultats mesurables ? Et quelle part de la décision appartient réellement à la communauté ?

Le vrai problème : quand la communauté devient un décor

Il existe une dérive encore plus grave : lorsque la communauté n’est plus qu’un décor permettant de justifier l’obtention d’un financement.

On photographie les bénéficiaires. On organise un atelier. On produit des témoignages. On recueille des données. Puis le projet se termine. Les personnes repartent avec leur problème, l’organisation repart avec son rapport et le bailleur repart avec ses indicateurs.

Tout le monde a produit quelque chose, mais rien n’a nécessairement changé.

C’est exactement pourquoi les mécanismes de suivi-évaluation doivent mesurer non seulement le nombre d’activités réalisées, mais aussi qui a défini le problème, qui a décidé, qui a bénéficié, qui possède la solution après le financement et ce qui reste lorsque le projet s’arrête.

Reprendre le pouvoir de définir nos problèmes

La véritable indépendance du secteur associatif africain ne viendra pas uniquement de l’augmentation des financements. Elle viendra aussi de la capacité à dire : « Ce financement ne correspond pas à notre priorité actuelle. »

C’est difficile, surtout lorsque l’organisation a besoin d’argent pour payer son personnel. Mais c’est précisément là que se trouve le défi.

Une société civile qui ne peut survivre qu’en adoptant les priorités de ceux qui la financent risque progressivement de perdre sa capacité à questionner le système.

Le financement doit être un moyen d’agir. Il ne doit pas devenir la raison pour laquelle on choisit d’agir.

Et si le véritable activisme commençait par écouter ?

Avant de lancer une campagne, interrogeons 100 personnes. Avant d’écrire une proposition, demandons aux communautés leurs trois problèmes prioritaires. Avant d’importer un concept, vérifions s’il existe déjà sous une autre forme dans les pratiques locales. Avant de parler au nom des jeunes, demandons-leur ce qu’ils veulent réellement. Avant de promettre une solution, demandons qui pourra la maintenir après le financement.

Et avant de signer un contrat, posons-nous cette question inconfortable : « Si l’argent disparaissait demain, est-ce que je continuerais à défendre cette cause ? »

Si la réponse est oui, nous sommes probablement devant un engagement. Si la réponse est non, il faut au moins avoir le courage de reconnaître qu’il s’agit d’un travail financé.

Ce n’est pas honteux. Ce qui devient problématique, c’est de transformer un emploi en conviction et une conviction financée en prétendue volonté populaire.

Conclusion

L’Afrique n’a pas besoin d’une jeunesse qui refuse les causes internationales. Elle a besoin d’une jeunesse capable de choisir ses combats, de les relier à ses réalités, de demander des comptes à ceux qui financent son action et surtout de rester responsable devant les communautés qu’elle affirme représenter.

Parce qu’au fond, la question n’est pas : « Qui finance mon combat ? »

La question décisive est :

« À qui mon combat rend-il des comptes ? »

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