Sommes-nous tous conditionnés ?

Il m’arrive d’avoir horreur de la société.
Pas par rejet absolu. Mais par inquiétude.
La vérité, c’est qu’elle me laisse parfois perplexe. Comme si, à force de tout vouloir maîtriser, contrôler, optimiser, nous avions oublié quelque chose d’essentiel : notre humanité commune.
Nous vivons dans une époque où tout semble devoir être cadré, interprété, soupçonné. Un simple geste humain, dénué de toute intention cachée, devient suspect. La gratuité dérange. La bienveillance interroge.
Une société qui se regarde par ses fractures
Nous nous regardons désormais en fonction de ce qui nous divise.
Identités. Opinions. Appartenances. Positions sociales. Idéologies.
Nous sommes braqués, souvent sur la défensive et prêts à interpréter toute divergence comme une menace. Et pourtant, on m’a toujours appris ceci :
« Si tu te différencies de moi, loin de me léser, tu m’enrichis. »
La différence devrait être une richesse. Elle est devenue un champ de bataille. À l’ère des écrans-rois et des réseaux sociaux, nous ne cherchons plus des amis ; nous cherchons des followers. Nous mesurons notre valeur à l’aune de la validation numérique. Nous confions notre propre définition à ceux qui nous observent derrière un écran. Or, être en connexion avec soi-même est la condition sine qua non pour aller à la rencontre de l’autre.
Le dilemme aujourd’hui, nous communiquons sans communier, échangeons sans nous relier et nous sommes en relation sans construire de véritables liens sociaux.
Notre conditionnement, résultat aussi de l’éducation et par la technologie
Même l’éducation cette « unité centrale qui programme l’avenir d’une société », pour reprendre les mots de Joseph Ki-Zerbo semble prise dans ce mouvement de conditionnement. On ne nous apprend plus toujours à penser mais plus, parfois quoi penser. De cette situation, l’esprit critique s’érode et la confrontation des idées devient inconfortable. La nuance disparaît au profit de la polarisation.
Avec les technologies numériques, et plus particulièrement les outils d’intelligence artificielle, un nouveau risque apparaît : l’uniformisation du savoir. Ces outils sont entraînés à partir de corpus sélectionnés, produits dans des contextes précis, porteurs de visions du monde spécifiques. Ils ne sont pas neutres. Ils reflètent des choix, des hiérarchies, des dominations parfois invisibles.
Si nous n’y prenons garde, nous risquons d’assister à une standardisation des récits, de l’histoire voire des références intellectuelles.
On a parfois l’impression que si tu n’es pas d’accord avec moi, tu es contre moi. Dans cette logique, l’analyse profonde devient suspecte. Le doute devient une sorte de trahison et la pluralité des sources perçu comme une menace.
Des murs plutôt que des ponts
Au lieu de construire des ponts, nous avons élevé des murs. Partout (murs idéologiques, murs numériques, murs identitaires, murs sociaux…). Ces barrières sont symptomatiques d’une société malade. Une société qui craint le débat. Qui redoute la contradiction, confondant ainsi l’unité avec l’uniformité.
En relisant George Orwell, notamment ses descriptions du novlangue, on ne peut s’empêcher d’y voir une résonance troublante avec notre époque. La simplification du langage, la réduction des nuances, la manipulation des mots finissent par réduire la pensée elle-même.
D’où cette question que nous estimons fondamentale :
À qui profite cet endormissement collectif ?
Car un citoyen qui ne questionne plus est un citoyen plus facile à orienter.
Un esprit conditionné est un esprit prévisible.
Et une société prévisible est une société contrôlable.
Le premier pas vers la guérison
Comme toute maladie sociale, le conditionnement ne disparaît pas par déni. Il exige une prise de conscience. Reconnaître le mal existant c’est admettre notre participation parfois passive à ce mécanisme. Il faudrait donc accepter de réapprendre.
Les soins commencent à notre avis par la réappropriation de nos valeurs fondamentales tels que : la solidarité, le partage, la critique constructive et la diversité d’opinions non comme des barrières, mais comme des opportunités de compréhension.
De par notre expérience d’engagement, nous croyons que la transformation sociale ne commence pas par les grandes déclarations, mais par des actes souvent simples : écouter, questionner, confronter respectueusement, refuser la pensée automatique.
Construisons dans la différence
Nous devons rebâtir nos sociétés dans la différence. Car c’est dans la différence que réside la richesse des valeurs. L’uniformisation est généralement le premier pas vers la radicalité. Lorsque tout doit être identique, ceux qui sont différents deviennent des anomalies. Puis des exclus et enfin des ennemis.
Le pluralisme est alors non seulement une force mais essentiel pour forger une maturité adoptant aisément la nuance débouchant logiquement à l’avancée démocratique.
Alors oui, la question demeure :
Sommes-nous tous conditionnés ? Peut-être en partie.
Mais la conscience de ce conditionnement est déjà une forme de liberté.
Et c’est peut-être là que pourrait commencer la reconstruction : dans le refus de laisser d’autres penser à notre place combinée à la volonté de retrouver notre capacité d’analyse. Cela ne va pas sans le courage de bâtir des ponts là où l’on nous propose des murs.
Par KASSI Roland pour AfricTivistes CitizenLab Cameroun
