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Fake News et Élections 2025 : désordre informationnel, recomposition du pouvoir symbolique et vulnérabilités démocratiques

Introduction

L’élection présidentielle camerounaise de 2025 s’est déroulée dans un environnement informationnel profondément altéré par la prolifération de fake news, de contenus manipulés et de campagnes de désinformation, amplifiées par les réseaux sociaux, les messageries privées et l’usage croissant de technologies d’intelligence artificielle. Cet article analyse les formes, les acteurs, les mécanismes et les effets de la désinformation électorale au Cameroun en 2025, en montrant qu’elle ne constitue pas un phénomène périphérique mais un élément structurant du champ politique et du rapport des citoyens à la légitimité électorale. L’étude met également en lumière les limites des réponses institutionnelles et les tensions entre lutte contre la désinformation et respect des libertés fondamentales..

1. Contexte politico-électoral et écosystème informationnel camerounais

1.1 Une élection à forte charge symbolique

La présidentielle du 12 octobre 2025 s’inscrit dans un contexte exceptionnel : le Cameroun est dirigé depuis plus de quatre décennies par le même chef de l’État, Paul Biya. Cette longévité a produit un climat de polarisation structurelle, où l’élection est perçue non seulement comme un mécanisme institutionnel mais comme un moment de vérité politique, voire de rupture possible.

Dans ce contexte, l’information électorale devient un enjeu stratégique majeur. La crédibilité des institutions (ELECAM, Conseil constitutionnel), la confiance dans les médias traditionnels et la perception de la transparence du scrutin sont déjà fragilisées, ce qui crée un terrain particulièrement favorable à la désinformation.

1.2 Transformation du paysage médiatique

Le Cameroun connaît depuis une décennie une hybridation du paysage médiatique :

  • médias publics et privés fortement politisés,
  • explosion des blogs, web-TV et pages Facebook politiques,
  • rôle central de WhatsApp comme principal canal de circulation de l’information politique.

Cette configuration affaiblit les mécanismes classiques de gatekeeping journalistique et favorise la circulation rapide de contenus non vérifiés, souvent émotionnels et polarisants.

2. Cadre théorique : fake news, désinformation et désordre informationnel

2.1 De la « fake news » au désordre informationnel

La littérature scientifique contemporaine recommande de dépasser le terme imprécis de fake news pour adopter la notion de désordre informationnel, qui englobe la désinformation (contenu faux produit intentionnellement pour nuire), la mésinformation (contenu faux partagé sans intention de nuire), la malinformation (information authentique sortie de son contexte pour nuire).

Cette grille est particulièrement pertinente pour le cas camerounais, où une large part des contenus problématiques repose sur des documents authentiques manipulés, des citations tronquées ou des images réutilisées.

2.2 De la « fake news » au désordre informationnel

Dans les régimes politiquement polarisés, la désinformation agit comme un outil de conquête ou de défense du pouvoir symbolique, au sens bourdieusien. Elle vise moins à convaincre rationnellement qu’à :

  • délégitimer l’adversaire,
  • semer le doute sur le processus électoral,
  • fragmenter l’espace public.

3. Typologie détaillée des fake news observées en 2025

3.1   Faux contenus institutionnels et usurpation de légitimité

Un phénomène central en 2025 a été la circulation massive de faux communiqués attribués à ELECAM, au MINAT ou au Conseil constitutionnel : faux reports de scrutin dans certaines régions, faux résultats partiels attribuant la victoire à des candidats avant la proclamation officielle, fausses décisions d’annulation de bureaux de vote.

Ces contenus exploitent la faible lisibilité institutionnelle et la méconnaissance des procédures électorales par le grand public.

Une rumeur indiquant qu’ELECAM avait ouvert un nouveau portail de recrutement d’agents électoraux a circulé sur les réseaux, puis a été formellement démentie par ELECAM lui-même sur son site officiel, qui a expliqué que le domaine était frauduleux et sans lien avec l’institution. portail.elecam.cm Cette catégorie de désinformation détourne l’autorité institutionnelle pour produire une illusion de légitimité, un mécanisme classique de polarisation électorale.

3.2  Manipulation visuelle et intelligence artificielle

Pour la première fois dans une présidentielle camerounaise, des contenus générés ou altérés par IA ont été documentés : images de foules artificiellement densifiées lors de meetings, vidéos de candidats modifiées ou montées hors contexte, voix synthétiques attribuées à des leaders politiques.

Selon une dépêche de l’AFP portant sur l’élection camerounaise de 2025, des images de campagne montrant des foules importantes auraient été générées ou retouchées par IA — y compris des images partagées par des partis politiques eux-mêmes ou des militants — ce qui a été confirmé par des indices visuels reconnus par les experts du fact-checking. factuel.afp.com

Ce type de contenu non authentique, même s’il n’est pas toujours malveillant dans sa production, a contribué à fausser les perceptions de l’audience concernant le soutien de certains candidats. Ces pratiques augmentent le coût cognitif de la vérification pour le citoyen moyen et brouillent la frontière entre réel et artificiel.

3.3  Désinformation communautaire et identitaire

Certaines campagnes ont exploité des fractures régionales, linguistiques et identitaires, en diffusant : de fausses consignes de vote ciblant des groupes spécifiques, des rumeurs d’exclusion électorale de certaines communautés, des narratifs de persécution politique. Ce type de désinformation est particulièrement dangereux dans un contexte de tensions préexistantes.

3.4  Rumeurs monétaires et promesses fictives

Des publications faisant état d’une promesse que le président Paul Biya offrirait 150 000 FCFA à chaque Camerounais à l’occasion de l’élection ont été massivement partagées sur Facebook et WhatsApp, générant des milliers d’interactions avant d’être démonétisées comme fausses et potentiellement liées à des dispositifs de phishing ou d’arnaque. 237check.org . Ce type de désinformation exploite des émotions économiques légitimes pour inciter aux partages viraux.

3.5  Faux sondages et données inventées

Un cas documenté en avril 2025 montrait la publication d’un sondage attribué à un institut fictif « Politic Data », supposé donner Paul Biya largement vainqueur. Cette publication a ensuite été démentie, le média associant la publication ayant retiré le post et reconnu l’erreur. Actu Cameroun. Les faux sondages jouent sur l’autorité apparente des données pour orienter les anticipations des électeurs.

4. Démonstration empirique tirée du rapport ADISI-Cameroun

Le rapport d’ADISI-Cameroun sur les grandes tendances désinformationnelles et les narratifs électoraux constitue une base empirique solide pour cartographier les principaux vecteurs et impacts de la désinformation autour de l’élection 2025. Les points vérifiables incluent :

  • Multiplication des fausses informations à connotation politique, relayées par des influenceurs et des pages partisanes.
  • Résurgence de discours de haine et narratifs polarisants visant à fragmenter l’espace civique. 
  • Narratifs suggérant des tentatives d’ingérence ou des manipulations externes, y compris des accusations de manipulations transnationales sans fondement.
  • Érosion de la confiance entre citoyens, médias et institutions publiques, aggravée par la rapidité de diffusion de contenu non vérifié. 

Les publications de l’organisation sur les réseaux sociaux confirment que le rapport met en lumière des facteurs structurels favorisant la désinformation électorale au Cameroun, notamment l’accès différencié aux technologies, l’éducation médiatique et les différences démographiques dans la vulnérabilité à ces contenus. Facebook

4.1  Acteurs et chaînes de diffusion

Sans toujours pouvoir être directement attribuées à des partis, de nombreuses campagnes semblent provenir de : réseaux de cyber-militants, influenceurs politiques rémunérés, pages anonymes opérant depuis l’étranger. La plausible deniability constitue ici un élément clé de la stratégie de désinformation.

Contrairement à Facebook ou X, WhatsApp échappe largement à la modération algorithmique. Les fake news y circulent sous forme de messages vocaux, de captures d’écran et de PDF, bénéficiant d’un capital de confiance interpersonnel difficile à neutraliser .

4.2  Effets sur le processus électoral et la démocratie

  • Érosion de la confiance électorale : La multiplication des fake news a contribué à une délégitimation anticipée des résultats, indépendamment de leur contenu réel. Pour une partie de l’électorat, le scrutin est perçu comme biaisé avant même sa tenue.
  • Radicalisation du discours politique : La désinformation a favorisé une radicalisation des récits, réduisant l’espace du débat programmatique au profit de narratifs accusatoires et complotistes.
  • Risques de violences post-électorales : Les fausses annonces de résultats et les rumeurs de fraude ont contribué à des tensions localisées et à des appels à la contestation, confirmant le lien documenté entre désinformation électorale et instabilité politique

4.3  Désinformation et contestation post-électorale

Même après la publication officielle des résultats par le Conseil Constitutionnel, des plateformes non officielles ont publié des résultats alternatifs ou attribué des victoires contradictoires. Le gouvernement camerounais a alerté contre des plateformes cherchant à publier des « faux résultats », déclaration reprise par Xinhua News Agency le 13 octobre 2025. english.news.cn 

Cette situation s’inscrit dans un contexte plus large de méfiance vis-à-vis du processus électoral, y compris des revendications de victoire de l’opposition sur la base de compilations partielles de résultats publiées sur les médias sociaux. Pulse Côte d’Ivoire

Conclusion

La présidentielle camerounaise de 2025 confirme que la désinformation n’est plus un phénomène marginal mais un élément structurel du jeu politique contemporain. En exploitant les failles institutionnelles, technologiques et sociales, les fake news contribuent à redéfinir les rapports entre citoyens, information et pouvoir. La réponse à ce défi ne peut être uniquement répressive : elle exige une approche systémique, combinant transparence institutionnelle, éducation aux médias, responsabilité des plateformes et renforcement de la confiance démocratique.

ELSA ROSE NDJOUN CHEPING & LUDOVIC TAKA.

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